Étiquette : Aurélie Silvestre

  • Renouer les liens

       Photo : SEb LASCOUX             

     

     

                       Après avoir connu ce que l’existence a de pire à offrir, comment garder le lien avec les futilités de la vie quotidienne ? La singularité de l’expérience d’une victime de terrorisme l’isole souvent du monde extérieur y compris au sein même de la cellule familiale. Un tel drame dépose sur l’individu un stigmate, qu’il soit physique ou psychique, qui influence ses interactions avec autrui qui ne le voit plus qu’au travers de ce stigmate. Ainsi, comment ne pas rompre ce lien fragile avec l’extérieur qui maintient hors de l’eau bon nombre de victimes.

    Lorsqu’à 15 ans, on collectionne les difficultés familiales, sociales, économiques comment accorder de l’importance à une scolarité dont on ne voit la finalité ? La culture scolaire imprègne bien plus certains milieux et strates de la société que d’autres qui, en miroir, grandissent dans une contre-culture scolaire. Ainsi, comment garder le lien entre ces jeunes et l’équipe éducative qui parfois peinent à se comprendre mutuellement ? Comment ne pas rompre le lien entre ces jeunes et leurs camarades plus enclins à poursuivre un parcours scolaire ?

    Ce regard croisé entre ces différents destins, nous avons pu le constater lors de notre intervention au Lycée Guynemer à Grenoble auprès de la Classe Starter qui réunit des filles et des garçons de 14 à 15 ans, suivis par l’Aide sociale à l’enfance (ASE), qui sans l’accompagnement scolaire particulier dont ils font l’objet seraient sûrement déjà sorti du système scolaire,  et la classe de CAP métiers de la sécurité qui réunit des élèves qui se prédestinent à devenir pompiers, policiers, gendarmes, agents de sécurité, etc. Entre ces deux classes, un lien : le lycée, et plus particulièrement en ce 29 et 30 avril 2024, notre intervention.

     

    Avec nous, Gaëlle Messager et Aurélie Silvestre ont fait le déplacement pour rencontrer ces jeunes et leur faire part de leur expérience. L’une, Gaëlle, est une victime directe des attentats du 13 novembre 2015 puisqu’elle se trouvait au bataclan. Elle porte aujourd’hui sur son visage la marque de la violence dont elle fut victime. Aurélie, elle, a perdu son compagnon Matthieu. Il était parti seul au concert des Eagles of Death Metal car, étant enceinte d’un second enfant, Aurélie ne pouvait l’accompagner. Particularité de la rencontre, Antoine Gentil, professeur de la classe Starter, est un ami d’enfance de Matthieu qui repose aujourd’hui à deux pas de là où habite Antoine. C’est donc un lien indéfectible qui lie Aurélie et Antoine autour de ce projet qui leur tient à cœur.

     

    Sur le fil de la radicalisation

                       Lorsque nous arrivons au Lycée lundi 29 avril pour la préparation en classe avec les élèves, la première chose que nous remarquons, c’est la présence d’Antoine à l’entrée du bâtiment pour aller chercher ses élèves et les motiver à suivre notre intervention. Après quelques allers-retours pour convaincre les derniers arrivants, la séance peut commencer. D’un côté de la salle les jeunes de la classe Starter, de l’autre les CAP métiers de la sécurité.

    Très vite, lors de la présentation des attentats qui ont touchés nos témoins, nous observons des confusions chez les élèves : l’attentat terroriste serait un acte commandé à l’individu par son Dieu ; les assaillants ne seraient pas des Français, mais des étrangers provenant d’un pays nommé l’Islam. Outre les obstacles que représentent ces idées dans leur compréhension de la radicalisation, elles le sont d’autant plus entre les élèves qui se retrouvent parfois isolés sur la base de préjugés sur leur confession et leurs origines. C’est pourquoi une digression s’impose. Chantal Anglade, Professeure de Lettres mise à disposition de l’AfVT, retrace donc aux élèves le parcours des djihadistes, leur nationalité française, leur radicalisation, et surtout la distinction entre la religion musulmane et le djihadisme. Une fois toutes ces confusions mises de côté, nous pouvons passer à la présentation des témoins.

     

    Un lien victime à victime indéfectible

                     Le lendemain, une autre victime du Bataclan natif de la région grenobloise nous rejoint pour assister à l’intervention : Yann. C’est parce qu’ils sont les seuls à pouvoir comprendre exactement ce que vivent les autres victimes qu’un lien si fort les unies. Ce soir du 13 novembre 2015, leurs destins se sont croisés alors que rien ne les prédestinait à se rencontrer. Aujourd’hui encore bon nombre d’entre eux sont resté très proche comme en témoigne la présence de Yann parmi nous. Une proximité qui s’est renforcée avec le procès des attentats : pendant plus de 10 mois, ils se sont assis côte à côte sur les bancs des parties civiles, écoutant les dépositions de chacun, partageant leurs traumatismes. Comme le dit Gaëlle aux élèves : « Lors du procès, l’imbrication des histoires personnelles écrit un traumatisme collectif. Cela permet la manifestation de la vérité en plus d’avoir une vertu thérapeutique.

     

     

    Un lien familial mis à mal

                  Lors du témoignage d’Aurélie et Gaëlle, un élément interpelle particulièrement l’attention des lycéens : leurs enfants. Il est, en effet, très complexe de faire comprendre à un enfant la spécificité d’un attentat terroriste et leur manière d’affronter cette épreuve est évidemment singulière et se distingue de celle des adultes. Gaëlle, qui a été transférée à l’hôpital immédiatement après l’assaut en raison de la gravité de ces blessures, a dû attendre quelque temps avant que son fils puisse lui rendre visite. Le choc était tel pour lui, « qu’il a fallu qu’il me voie à l’hôpital pour comprendre que je n’étais pas morte » raconte­-t-elle aux élèves.

    Pour les enfants d’Aurélie, c’est encore autre chose, tout deux ont perdu leur père mais le lien qui les unis à Matthieu est différent : son fils a connu son père et ressent son manque. Sa fille, elle, ne l’a pas connu, elle ressent donc le vide dû à l’absence d’une figure paternelle. Comme nous le décrit Aurélie : « elle se rend compte que c’est triste sans ressentir la tristesse du manque. Pour autant, elle vit cette tristesse par procuration. Récemment, elle a avoué, lors d’une séance chez la psy, être « pleine de nos larmes » ».

    Aurélie prend également le temps d’expliquer aux élèves comment les victimes du terrorisme peuvent se sentir isolées au sein même de leur famille. Elle explique par exemple dans son témoignage, que lors du procès des attentats du 13 novembre, elle a tenue à se rendre quotidiennement au tribunal, et ce, même après avoir déposé à la barre. Sa famille ne comprenait pas ce choix, elle espérait pour Aurélie qu’elle puisse sortir de cette spirale après son témoignage, mais celle-ci voyait les choses différemment et ressentait le besoin de comprendre ce qui leur était arrivé, pourquoi ça leur était tombé dessus.

     

    Comment renouer avec la société ?

                     L’attentat est un tel choc pour les victimes qu’il leur faut parfois plusieurs jours, ne serait-ce que pour franchir le seuil de leur porte d’entrée et mettre un pied dehors. Certains développent de nombreuses peurs : de la foule, des véhicules, du bruit, tout ce qui peut leur rappeler de près ou de loin ce qu’ils ont vécu de traumatisant. Aurélie et Gaëlle expliquent par exemple aux élèves le défi qu’a représenté pour elles, de retourner assister à un concert. On peut donc aisément comprendre que c’est tout un défi, souvent complexe, pour les victimes, de renouer avec la société et de faire corps avec.

    Mais nos témoins savent ô combien il est important de contribuer à faire avancer notre société notamment sur ces sujets, et à quel point leur rôle est important. C’est pourquoi quand Ida, une élève du lycée Guynemer, demande à nos témoins comment elles font pour s’exprimer aussi librement sur le sujet, Gaëlle propose ce parallèle intéressant : « Quand j’étais plus jeune, une personne qui avait vécu la Shoah est venue témoigner dans notre classe. À travers elle, j’ai vu ce fait historique incarné par ce personnage. Quand j’ai compris que ce que j’avais vécu était un fait historique, j’ai fait ce parallèle et j’ai voulu donner aux élèves l’opportunité de voir ce fait historique incarné par un acteur à leur tour. »

    Et c’est justement, ce lien personnel créé entre les élèves et nos témoins qui incarne une partie de notre histoire nationale, qui permettra aux élèves de la classe Starter de se remémorer du travail fait avec l’AfVT et leur professeur Antoine Gentil, lors de leur oral de fin d’année dans lequel s’inscrit ce projet.

     

    Humaniser le terroriste

                 « Quand vous êtes allées au tribunal, avez-vous ressenti de la haine pour les accusés ? ». Demande Théo, un lycéen en CAP à nos témoins.  Si la haine est un sentiment normal, presque mécanique dans les heures, jours, semaines qui suivent un attentat, il est pour autant nécessaire de la dépasser. Comme le dit Aurélie, sa première émotion en voyant les principaux accusés dans le box fut la peur. Si on ne peut réfuter que cette peur dont découle la haine, provient avant tout de leur statut de bourreau, peut-on tout de même réfléchir sur le rôle de la notion de « monstre » utilisé pour qualifier les terroristes ?

    Un monstre, selon l’Académie Française, c’est un « être vivant dont l’organisation, dans sa totalité ou dans une de ses parties, n’est pas conforme à celle de son espèce. » On entend donc par cette qualification du terroriste, qu’il se situe en dehors du commun de l’humanité, qu’il est impossible pour un individu lambda de commettre de telles horreurs. Il est, en effet, plus confortable de récuser notre humanité de ces crimes. Mais malheureusement non, même un humain « normal » peut commettre le pire : les terroristes qui ont semé l’effroi le 13 novembre 2015, étaient des Français, ils ont grandi dans nos écoles et ne présentent aucun trouble psychologique particulier. Hannah Arendt nous mettait déjà en garde là-dessus 60 ans plus tôt, au sujet des plus grands criminels que nous ayons connus : « Il eût été réconfortant de croire qu’Eichmann était un monstre […] L’ennui avec Eichmann c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblait et qui n’étaient ni pervers, ni sadiques, qui étaient et sont encore effroyablement normaux ».

    Une fois redevenu humain, aux yeux des victimes, il devient parfois plus facile pour ces dernières de dépasser la haine pour se reconstruire. Aurélie croit beaucoup dans les vertus de la justice restauratrice. Elle se dit même prête, devant les élèves, à rencontrer ses bourreaux : « Avec le temps, cette peur a disparu. Aujourd’hui, j’irais volontiers les rencontrer. Il a un réel soulagement quand on se rencontre que ce ne sont pas des monstres. ».

     

    MERCI :

    Aux deux intervenantes Gaëlle Messager et Aurélie Silvestre

    À notre ami Yann

    Aux élèves du Lycée Guynemer

    À leur professeur Antoine Gentil

     

     

    Par Titouan Le Flem, étudiant en Master à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et stagiaire à l’AfVT

  • V13: un procès pour les victimes ou contre les accusés ?

    Quelle doit-être la portée d’un procès pour terrorisme ? Si la punition des coupables semble être évidente, la réparation des victimes peut-elle l’être également ? Nadia Mondeguer et Aurélie Silvestre ont beaucoup perdu le soir du 13 novembre 2015 : un enfant pour l’une, son compagnon pour l’autre. La simple délibération de magistrats peut-elle consoler une telle perte ? À moins que ce ne soit pas la délibération que viennent chercher les parties civiles au procès ?

    Les Terminales du Lycée les Trois Sources de Bourg-lès-Valence qui travaillent avec leurs professeures sur la Justice et le droit en démocratie ont eu l’occasion de poser toutes ces questions à nos témoins mardi 19 mars. Qu’en est-il ressorti ?

     

    Un procès pour la Justice

    Lundi 18 mars, 9h00, nous retrouvons Nadia Mondeguer gare de Lyon, direction Valence. Les élèves du Lycée les Trois Sources nous y attendent. Ils ont visionné les deux documentaires de Vincent Nouzille sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 (L’audience est ouverte ; L’audience est levée) et débordent de questions à poser à nos témoins (Nadia, Aurélie et Vincent Nouzille). Nous arrivons à destination à midi, à peine le temps de déjeuner que nous sommes déjà en route vers le lycée, pour une séance de préparation avec les élèves.

    Les professeures en charge des trois classes qui nous sont confiées ont bien préparé le travail en amont : les élèves connaissent le déroulement d’un procès en cour d’assises. Ils ont même assisté à un procès pour féminicide au tribunal de Valence quelques mois plus tôt. Ils saisissent donc le rôle des différents acteurs d’un procès ainsi que la répartition des interventions. Ils savent également qu’à la différence des procès pour des crimes de droit commun, le juré est composé uniquement de magistrats et non de citoyens lambdas.

    Ces élèves de terminale, dont un grand nombre a pour spécialité l’HGGSP, maîtrisent également les grands enjeux d’un Etat de droit. Ils ne voient donc aucun problème à ce que les accusés aient le droit à une défense. Une défense des avocats qui ne témoigne en rien d’un laxisme de notre système de justice. Mais au contraire, de sa rigueur dans son travail de manifestation de la vérité, utile aux magistrats ainsi qu’aux victimes. Il est primordial d’expliquer aux élèves toute la nuance entre chercher à comprendre ces actes et les excuser.

     

    Un procès pour la reconnaissance des victimes.

    Mais un procès ce n’est pas uniquement l’occasion de punir celui qui a commis un crime, c’est aussi (et peut être même avant tout) l’occasion de reconnaître comme victime celui ou celle qui a subi un préjudice. La manifestation de la vérité est nécessaire pour établir une peine cohérente avec l’acte commis, mais elle est aussi essentielle aux victimes qui revendiquent leur besoin de comprendre pourquoi elles ont subi de telles atrocités. Le procès est pour beaucoup de victimes une étape importante, et même sine qua non de la reconstruction de soi. Nadia Mondeguer, qui a perdu sa fille Lamia à la terrasse de La Belle Équipe, exprime ce besoin de compréhension au début du documentaire de Vincent Nouzille, lorsqu’elle s’adresse fictivement aux accusés : « Je veux savoir qui tu es, d’où tu viens, comment tu es, pourquoi tu as fait ça ? ». Les élèves qui ont déjà vu le documentaire, prennent le temps de la découvrir davantage avant la rencontre, au travers d’extraits de l’ouvrage V13 d’Emmanuel Carrère.

     

    Un procès pour la mémoire des victimes

    Crédits : David Fritz Goeppinger

    Avec nous, le lendemain, sera également présente Aurélie Silvestre, dont le compagnon, Matthieu, a été tué au Bataclan alors qu’ils attendaient l’arrivée de leur deuxième enfant. Chantal la présente aux lycéens en leur faisant lire sa déposition. Une déposition dans laquelle elle évoque ses enfants, ce qui soulève une question difficile : comment expliquer à des enfants en bas-âge que leur père est mort dans un attentat terroriste ? Ce n’est déjà pas une mince affaire que d’expliquer la mort d’un parent à un enfant, mais comment de surcroît faire comprendre toute la spécificité de celle-ci ? Le procès et ses archives permettent de conserver une mémoire de cet attentat qui sera sûrement utile aux enfants des victimes lorsqu’elles grandiront.

    À la fin de la préparation certains lycéens avouent à Chantal être impressionnés par nos témoins ainsi que leur appréhension du témoignage du lendemain. Nous les rassurons, il est normal de craindre d’être maladroit quand on s’adresse à une victime. Mais nos témoins n’en sont pas à leur coup d’essai, ils aiment venir à la rencontre des jeunes pour partager un moment avec eux en répondant à leurs interrogations. Et ces moments de partage, ils consistent peut-être en l’ultime étape de la reconstruction de soi pour les victimes du terrorisme : celle de la transmission de la mémoire.

     

    Comment vit-on un procès pour terrorisme ?

    Mardi 19 mars, 11h00, nous retrouvons Aurélie Silvestre et Vincent Nouzille qui viennent tout juste d’arriver à Valence. Direction le lycée pour un moment d’échange avec les élèves. Après un déjeuner à débriefer entre témoins et professeures ce qui a été retenu de la préparation de la veille, nous nous dirigeons vers la salle de classe où aura lieu l’échange. Peu à peu, les élèves qui se font discrets, entrent et s’installent.

    Après la présentation des victimes, commence un débat sur le rôle du procès pour celles-ci. Lorsqu’un élève demande à Nadia si le procès lui a apporté toutes les réponses qu’elle souhaitait, celle-ci exprime une certaine frustration. Ayant suivi l’enquête en amont, le procès ne lui en a pas appris davantage. Elle rappelle que les auteurs directs des attentats sont presque tous décédés, et que les accusés présents au procès ne sont pas les assaillants. Pour une victime comme elle qui cherche à comprendre comment un individu parvient à commettre de telles atrocités, il aurait été plus intéressant de pouvoir confronter les assassins. De plus, lorsqu’on lui demande s’il existe des éléments qu’elle aurait aimé voir le juge abordé lors du procès, elle nous dit regretter ne pas avoir évoqué la situation géopolitique dans laquelle s’inscrivent ces faits. Il est vrai que l’un des terroristes présents au Bataclan a prononcé la phrase suivante lors de l’assaut : « Pourquoi on fait ça ? Vous bombardez nos frères en Syrie, en Irak. (…) Vous pourrez vous en prendre qu’à votre président, François Hollande. » La phrase est simpliste ; cependant le contexte géopolitique, lui, est complexe et aurait mérité d’être abordé plus longuement.

    Mais chaque victime vit son traumatisme de manière singulière, et contrairement à Nadia, Aurélie fait part aux élèves d’éléments qu’elle aurait préféré ne pas entendre lors du procès notamment les détails et la pluralité des souffrances endurées à l’intérieur du Bataclan.

     

    L’après-procès, entre « appréhension et soulagement ».

    Néanmoins, les deux se rejoignent dans leur description de la vie après le procès. Elles décrivent un mélange d’émotions. Cela commence par de l’appréhension : après 10 mois à se rendre quotidiennement au palais de justice comment reprendre un train de vie plus normale ? Elles ont attendu pendant 6 ans que ce procès ait lieu, mais ont-elles eu le temps de penser à leur vie après celui-ci ? Fort heureusement, l’émotion qui prend le dessus à la fin d’un tel procès est le soulagement. Après avoir ressenti une déconnexion avec son entourage qui ne pouvait comprendre pourquoi Aurélie souhaitait continuer d’assister au procès après sa déposition, elle est contente de pouvoir à nouveau reprendre un train de vie plus normale.

     

    Témoigner pour la postérité

    L’échange se conclut par une question sur l’essence même de la présence de Nadia, Aurélie et Chantal parmi les lycéens. Pourquoi font-elles tout cela ? Chacune, forte de son histoire personnelle, à ses propres motivations pour dialoguer avec les élèves.

    Nadia le fait pour son mari Jean-François, il tenait à témoigner devant les lycéens pour leur transmettre la mémoire de ces attentats. Depuis son décès, c’est elle qui a pris la relève. De son côté, Aurélie s’est rendu compte au procès de l’importance du témoignage ; auparavant, elle n’avait pas envisagé transmettre son vécu. L’expérience lui a également enseigné la force qu’a la parole pour contrer des idéologies dangereuses. Elle témoigne aussi pour elle, échanger avec les élèves a une vertu thérapeutique pour les victimes : raconter, c’est accepter, s’approprier sa vie, aussi invraisemblable qu’elle nous semble.

    Chantal, a un statut quelque peu particulier durant ces rencontres, elle se trouve à l’intersection de sa mission de professeure et de son statut de mère d’une victime de terrorisme. Sa fille avait approximativement l’âge des lycéens lorsqu’elle a été blessée dans un attentat au Caire en 2009. C’est l’âge de « la vie devant soi », l’âge où l’on se laisse parfois aller à la facilité des idées les plus radicales et violentes. C’est pourquoi il est essentiel d’accompagner cette jeunesse dans une réflexion exigeante et de partager avec les valeurs humanistes.

    Les élèves du lycée Les Trois Sources ont parfaitement reçu ces trois messages et nous leur en sommes reconnaissants.

     

     

    MERCI

    Aux trois intervenants Nadia, Aurélie et Vincent.

    Aux élèves du lycée Les Trois Sources

    À leurs professeures Stéphanie Nersessian professeure d’histoire géographie ; Alexandra Renault professeure de philosophie et Fabienne Leclercq professeure documentaliste.

     

     

     

     

    Par Titouan Le Flem, étudiant en Master à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye et stagiaire à l’AfVT

     

  • Les à-côtés du procès V13

     

    Un procès historique. Un procès hors-norme. Un procès colossal.

    542 tomes d’instruction, plus d’un million de pages. Dix mois d’audience.

    Tant d’adjectifs hyperboliques, tant de chiffres pour qualifier le procès des attentats du 13 novembre 2015, qui est, il est vrai, le plus long de l’histoire judiciaire française. Beaucoup d’articles l’ont relaté, des chroniques l’ont suivi jour après jour, des threads minute par minute, beaucoup d’analyses semaine après semaine ont décrypté ses audiences, quelques livres sont parus.

    De septembre à juin, au fil des saisons, des personnes qui ne se connaissaient pas ou peu, qui se retrouvent chaque jour dans l’unité de lieu de la salle d’audience, qui prennent place ensemble sur les bancs, ou face à face, apprennent à se connaître. En 10 mois apparaît la nécessité de trouver du soutien pour faire face au rationnel du judiciaire et à l’absurde des événements vécus que méthodiquement ce procès examine. On quitte la salle d’audience, on s’arrête sur les marches du Palais, on va au café.

    Des relations y sont nées – entre parties civiles mais pas seulement. Le podcast 13 Novembre, trois voix pour un procès de France inter en est une des illustrations. Tout au long des 12 épisodes, on entend les échanges entre une victime survivante (Arthur Dénouveaux), une journaliste (Charlotte Piret) et l’avocat qui défend l’un des accusés (Xavier Nogueras).

    Des élèves de Terminale du lycée Lucie Aubrac de Courbevoie ont voulu savoir ce qui se passe au-delà et autour du rituel de la salle d’audience.

    C’est assez fou mais je crois qu’il y a ici tout ce qui faisait de nous une cible : l’ouverture à l’autre, la capacité d’aimer, de réfléchir, de partager et c’est incroyable de constater qu’au milieu de tout ce qui s’est cassé pour nous ce soir-là, ça – ce truc là – est resté intact je crois. Alors je continue à venir ici. Et chaque jour je remplis un peu d’avantage mes cuves d’humanité.

    Aurélie Silvestre, lors de sa déposition au procès des attentats du 13 novembre, 21 octobre 2021

     

    Contexte pédagogique

    Les élèves que nous rencontrons en ce mardi d’avril savent tout cela. Ils ont écouté le podcast 13 Novembre, trois voix pour un procès de France Inter. Ils ont étudié ce que sont le Droit et la Justice, leurs fondements, leurs pratiques. Ils se sont questionnés, ont débattu, sur des problématiques juridiques classiques et contemporaines.

    Ils ont choisi de suivre l’option Droit et Grands Enjeux du Monde Contemporain (DGEMC). Ils ont expliqué à l’AfVT et aux témoins ce qu’ils ont étudié, ce qu’ils ont appris et fait en cours de DGEMC. Plutôt que de les paraphraser, nous vous proposons de les écouter :

     

    Cliquer ici pour lire une retranscription de l’audio

     

    La (les) rencontre(s)

    Ce sont donc les rencontres, l’apprentissage par l’échange qui motivent cette classe : l’AfVT a soutenu immédiatement ce projet ; David et Aurélie qui se sont rencontrés à V13 et entretiennent aujourd’hui une solide amitié ne pouvaient qu’y adhérer.

    David Fritz Goeppinger a été pris en otage au Bataclan le 13 novembre 2015. Aurélie Silvestre était chez elle puisqu’elle était enceinte de son deuxième enfant. Son compagnon Matthieu était au Bataclan. Il n’en est pas revenu.

    Tous les deux ont participé à un autre podcast radiophonique : Un procès et après ?

    « Cette année m’a bousculée, poussée dans mes retranchements, parfois galvanisée. J’ai eu l’impression de beaucoup avancer. Pendant six ans de faire avec ma peine puis de ranger les choses dans les bons tiroirs. Pour moi, la grande découverte du procès, c’est la fin de la solitude. Il n’y a pas d’âge pour se faire des amis d’enfance, rencontrer des copains de tranchées » disait Aurélie au micro de radio france au sujet de V13.

    David a tenu pour France Info une chronique intitulée Procès du 13-Novembre : le journal de bord d’un ex-otage du Bataclan. Voici le dernier paragraphe de la chronique du 21 juin 2021 intitulée « L’amitié à V13 » : « Voyant l’horloge de l’audience avancer, j’essaye de ne pas dresser trop vite, trop tôt, de bilans. J’aimerais pouvoir avoir le temps, pouvoir avoir l’occasion de continuer à réfléchir sur tout ça. Comme si les dix mois n’avaient pas suffi, mais c’est une illusion. C’est souvent arrivé à la fin d’un voyage qu’on se rend compte qu’il est déjà trop tard pour profiter. »

    Lycéens comme témoins s’accordent pour qualifier leur rencontre d’enrichissante, du point de vue de la réflexion et d’un point de vue humain. Pour entrevoir ce moment, nous vous invitons à lire quelques questions des élèves et les réponses des témoins.

     

    Le doute de Sabrina : le procès, c’était génial ?

    Sabrina : J’ai une question. Quand David, tu as dit « en fait le procès, c’était génial », Aurélie tu as eu une expression dubitative : est-ce que tu as plus retenu le mal que le bien, ou est-ce que c’était moins clair que David ?

    Aurélie : Quand je me replonge maintenant dans ce qu’on a vécu, je constate qu’en fait on a une capacité d’humain à la résilience – je déteste ce mot… Mais effectivement c’était génial, à la fin on se dit ça. On a passé 10 mois et en fait, ça a été quand même un chemin de croix. Je vais faire en sorte de ne pas oublier que ce procès a aussi été une épreuve invraisemblable. Moi je m’étais auparavant isolée pendant des mois, je n’étais plus capable de parler à quelqu’un d’autre que quelqu’un qui avait vécu quelque chose comme moi. J’ai eu quand même une histoire d’amour, ça s’est terminée… je n’ai pas trop été là pendant 10 mois.

    Question : Moi je me demandais justement comment est-ce que vos enfants avaient compris ce qui était arrivé à leur père.

    Aurélie : C’est compliqué, disons que c’est à géométrie variable. Ils ont deux histoires différentes. Pour l’un, son père n’est pas rentré, et l’autre ne le rencontrera jamais ; en fait, l’un vit le manque, l’autre vit le vide. Ça n’a rien à voir, ce sont deux expériences très différentes, et puis par ailleurs ils sont tous les deux différents. A mon fils j’ai dit tout de suite que son père avait été tué par des méchants, qu’il ne reviendrait pas, que c’était quand même incroyable que cela nous arrivait à nous. C’était impossible pour moi de dire autre chose, je voulais vraiment être claire.

    L’histoire s’étoffe à mesure qu’ils grandissent. Par exemple dimanche dernier à table, ils m’ont demandé comment Matthieu était mort. En fait c’est très déroutant de parler de cette histoire à mes enfants, parce qu’ils pourraient penser que cela arrive souvent. C’est leur histoire mais c’est quand même compliqué.

    J’ai emmené mon fils au procès quand même, je voulais qu’il comprenne que, comme moi, on n’était pas les seuls à avoir vécu ça, que la France s’est donné les moyens pour juger les gens qu’ils avaient retrouvés et je voulais qu’il voie comment la Justice fonctionne. Lui, je l’ai emmené avant que l’audience commence. Il est rentré, il s’est arrêté net au milieu de la salle, il a regardé les accusés, pendant 35 secondes, et en fait il m’a dit « ok c’est bon, on s’en va ». Donc on est reparti, je lui ai dit « restons juste 5 minutes pour que ça sonne, que tu vois les gens se lever, que tu comprennes ». Non, c’est terminé, voilà, lui il a vu les méchants.  C’était très troublant, et après ça a été un peu compliqué.

    Le temps d’Irène

    Irène : Tout ce que vous racontez, ça me bouleverse vraiment. Et en fait je commence à comprendre un peu pourquoi ça me bouleverse. C’est parce que, en vrai, dans le monde (…), il y a deux trucs que je n’aime pas : c’est le manque de temps et le manque d’imagination. Et je crois que, en fait dans le procès, dans tout votre travail, c’est ce qu’on trouve. Le procès… enfin hier on est allé à des procès. Vous l’avez dit même, il y a le temps, on écoute, on est là, on est dans un procès, et tant que ce ne sera pas réglé, ça ne sortira pas. Et donc ça déjà c’est dingue. Et après, l’imagination… ‘Fin tout cette émulation que vous avez réussi à construire, c’est fou. Mais du coup, maintenant que le procès est terminé, comment vous pouvez trouver le temps, comment vous pouvez utiliser votre temps, je ne sais pas comment expliquer… mais c’est quoi votre rapport au temps ?

    David : C’est une vraie question pour nous deux, c’est vraiment une question qu’on se pose souvent avec Aurélie.

    Aurélie : Moi je ne suis pas sortie en fait du procès, je me suis mise à écrire, je suis en train d’écrire sur le… donc je n’ai pas fini, j’y suis encore dans le temps, je gratte. Elle rit.

    David : Pour moi c’est différent car j’avais donné une mission au Journal de bord : le publier. Mais aucune maison d’édition ne m’a suivi. Ça a été très dur pour moi d’accepter. J’avais envie que les gens emportent mon Journal chez eux. Et en fait j’ai dû faire une forme de deuil de cette publication-là. On ne m’a pas donné la chance de le faire. Mais cette question du sens, du temps, c’est un truc qui est chez moi très prégnant, parce que le 13 novembre j’ai perdu le sens. J’étais barman à ce moment, j’étais très heureux dans mon métier de barman, c’était mon rêve de bosser dans un grand hôtel. Les semaines qui ont suivi les attentats, j’étais incapable de travailler dans le bar où je bossais parce qu’on passait du rock, parce que c’était un pub, qu’il y avait de la bière. Les gens disent « t’as le temps, tranquille, attends mais t’as vu ce qu’il t’est arrivé, t’as le temps ! ». Et les gens disent ça 1 an, 2 ans, 3 ans, 4 ans, 5 ans après. Six ans après, les gens ils en ont juste marre (…) que ce soient tes proches, tes potes, tout le monde. Avec mon meilleur pote, je ne parle plus du tout du 13 novembre. Et je pense qu’il ne veut plus jamais en entendre parler en vrai. Pour autant, ça me suit encore. Même si j’ai dit l’an dernier « je ne suis plus victime ». Même si je dis à mes proches « non, mais ça va ». Ce truc du sens… il est plus là en fait. Donc on essaie d’en donner, on va tisser des trucs, tu vois, on tisse des trucs qui ont du sens, on essaie de trouver un but, voilà, on cherche à se donner des missions. Mais pour moi personnellement c’est extrêmement dur d’en trouver.

    Aurélie : On a ce truc de ne pas savoir la vie qu’on aurait eue si ça n’avait pas eu lieu en fait.

    David : Et Arthur Dénouveaux le dit bien. Personne ne nous envie. On nous admire quelquefois, on ne nous envie jamais.

    Aurélie : Ta question, elle est super, parce qu’en fait, à la fois, moi je serai toujours au lendemain, je serai toujours au 14 novembre, c’est pour ça que mon livre s’appelle Nos 14 novembre. Je ne serai jamais qu’au lendemain du jour où j’apprends que Matthieu est mort. Et en même temps ça fait 7 ans, 8 ans bientôt, et j’ai quand même des gens qui me disent « oh mais passe à autre chose », ton chagrin est périmé – mais ton chagrin est périmé, j’allais faire un geste (rires). Et pareil, le procès, 10 mois : ma famille me dit : « c’est bientôt fini là quand même, parce bon », « oh là là, vite que tu sortes de ça, parce que tout cet argent, tout ce temps ». En fait, ouais, c’est compliqué le temps.

     

    Solidarité ou solitude ?

    Question : (…) Les gens ils pensent que… étant donné que les jours passent, et peu importe ce qu’il se passe, la vie va continuer. Malgré le 13 novembre, la vie a continué, et regardez aujourd’hui, on est 8 ans après. Donc c’est pour ça que les gens qui sont à l’extérieur de vous, parce que, même s’ils sont vos proches, et qu’ils font partis de votre bulle, vous avez quand même votre bulle à vous, et ils ne pourront jamais rentrer dans cette bulle-là. Et je pense que c’est quand même extrêmement frustrant, surtout quand ce sont les gens qu’on aime le plus au monde, qui n’arrivent pas à saisir la portée, puisqu’on aura beau leur dire, on aura beau leur raconter avec tous les mots du monde ce qu’il s’est passé, tant qu’ils n’ont pas vécu ce qu’on a vécu, ils ne pourront jamais comprendre. Comment vous l’avez vécu ça, cette idée de la personne qui ne peut jamais comprendre ?

    David : Au fond, c’est bête, mais au fond on est seul. Et tu le dis bien : personne ne comprend. Du côté d’Aurélie ou de mon côté, mon épouse, qui, je vous l’ai dit, est partie civile, est victime, même elle, en vrai, même elle, des fois elle ne peut comprendre. Personne. Personne n’était avec nous.

     

    Victime or not victime ?

    Sacha : Après tout ce travail, que ce soit juridique, personnel, on utilise le terme de « victime ». Comment est-ce qu’aujourd’hui vous pourriez apportez une définition à ce terme, personnellement, et comment est-ce que vous le vivez aujourd’hui ?

    Aurélie : Moi j’entretiens un rapport très douloureux avec le mot « victime », parce que je l’ai vraiment repoussé d’abord, je ne voulais pas… Pour moi c’était tomber (…) ; « niquez-vous je vais faire mon chemin ». Et c’était abdiquer en fait de dire « moi je suis une victime ». Non, en fait, les gars ça va. Il y en a eu un, la victime c’est Matthieu, ce n’est pas moi. Moi je continue, je suis encore là et je vais vivre et je vais être heureuse et je vais élever des enfants libres et heureux. Et le truc m’est un peu revenu en boomerang au moment du début du procès, où on nous donne un badge et je suis obligée de le mettre parce que j’ai des gendarmes qui me disent « vous n’avez pas votre badge ». Moi je n’arrivais pas à le mettre ! (…) Mais j’étais obligée quand même de voir que c’était écrit [partie civile, ndlr]. Et surtout c’est vous qui m’avez fait sortir du bois avec votre tribune, en disant on va faire une tribune « on est plus victimes ». Ouais super, on va faire une tribune où on n’est plus victime… En fait, c’était un échange qu’on a eu et qui était vachement important pour moi, c’est-à-dire, bah merde, en fait, si, en fait, moi aussi je suis une victime, je vivrais à jamais sans Matthieu avec moi et mes enfants vivront à jamais sans père. Donc, ma foi, que je le veuille ou non, je suis victime, je suis quelqu’un à qui on a enlevé une possibilité, un million de possibilité. Et ça, … c’est terminé, il n’y a jamais rien qui pourra venir remplacer, rien, jamais. J’ai à jamais un trou béant à cet endroit-là. J’ai appris à le contourner, je le mets derrière moi, etc. Mais pour moi c’est ça être victime, c’est ce trou.

    David : Je pense que je partage un peu ce truc-là, tu perds quelque chose en fait. Moi, j’ai une partie du David de 23 ans qui est resté au Bataclan… C’est comme ça, et après tu… il faut bien – il faut avancer. C’est ce que je te disais, t’es obligé de bosser, t’es obligé… T’es obligé en fait. La vie fait que, de toute façon, t’es dans un rythme, et si t’adoptes pas ce rythme, en fait, c’est l’enfer (…) T’as perdu un truc en fait, t’as perdu un truc, ou plusieurs.

     

    Le garçon de 23 ans

    Hajar : En fait, j’ai une question par rapport à tout ce que vous avez dit, est-ce que parfois vous avez besoin d’entretenir une relation avec votre vous d’avant, que ce soit personnellement, en étant seul, juste revenir à ce moment-là, d’avant ?

    David : Ça m’émeut. Un silence. En fait, le dernier billet du Journal de bord s’appelle, je crois que j’ai appelé ça « L’espace d’un instant, j’aurai de nouveau 23 ans » … Et… Et, pourquoi… Ça n’arrive jamais, je vous le dis (qu’il soit ému à ce point pendant une rencontre). Et ça n’arrivera pas. Rires. Et pourquoi j’ai appelé ça comme ça, parce qu’Arthur [Dénouveaux, ndlr], ce grand malin, il a demandé à la Cour d’assises de diffuser (il souffle) des audios, où on entend des tirs dans le Bataclan, etc. OOOHHH.  Et en fait on m’entend dans ces audios. Et je me suis entendu. Et… Plusieurs secondes de silence. Quelques rires. Non et en fait, j’avais 23 ans à ce moment-là, tu vois. Et je parlais à ce mec qui me braque, et il me dit « tu penses quoi de François Hollande ? ». Et moi jamais de ma vie, à ce moment-là, je me suis dit un jour il y aura une Cour d’assises, il y aura la Justice française… Silence. Qui va punir en fait. Et qui va dire à tous ces connards, vous voyez ce mec, qui dit je suis chilien, qui vient de nulle part, à cause de sa voix, vous allez tous morfler. C’est pour ça que j’appelle ça « j’aurais de nouveau 23 ans ». Donc si tu veux, ce truc que j’ai perdu c’est ça, c’est ce mec-là de 23 ans qui était un peu paumé. Et en effet, j’entretiens comme tu peux voir une relation un peu, difficile, avec ce jeune gars de 23 ans. Et quelque part, j’ai 31, et j’ai toujours 23 ans, et pour autant, j’ai plus 23 ans non plus.

    Aurélie : Il faudrait que tu le prennes dans tes bras.

    David : Oui c’est ça. C’est pour ça que ta question me touche autant. Tu vois, moi quand j’étais au Bataclan, une heure avant je buvais un verre. Et une heure après y a un mec qui vient « ouais François Hollande », moi je suis « alors mec j’ai 23 piges, je ne sais même pas ce que je vais faire demain ». C’est pour ça que ta question elle me cueille, parce que je, voilà, j’entretiens cette relation-là avec ce jeune gars qui est resté au Bataclan et qui tourne en rond, qui ne sait pas quoi faire de sa vie. Voilà.

    Silence.

    Chantal Anglade, professeure de l’AfVT : Celui qui meurt, c’est lui, ce n’est pas toi.

    Silence.

     

    Le partage : paroles et musique

    Les témoins ont été impressionnés par l’éloquence et la pertinence des lycéens face à eux. Ces derniers ont été marqué par la sincérité, la justesse et la résonnance des mots de David et Aurélie. On a traversé des émotions en tout genre : chagrin, nostalgie et mélancolie mais aussi (et surtout) complicité, rires, et satisfaction d’avoir vécu ce moment ensemble. Dans un sens comme dans l’autre, on a vu du partage – du partage d’expériences, du partage d’émotions, mais aussi, de manière un peu plus inattendue dans une salle de classe, du partage de sons.

    En effet, la classe tenait à « offrir un petit cadeau » aux invités, selon leurs mots. En effet, dans le podcast de France inter, Arthur Dénouveaux évoque une playlist qu’il a créé, notamment pour Charlotte et Xavier (les deux autres « protagonistes » du podcast), afin de garder l’espoir lors du procès. « Et donc on avait envie, chacun, de choisir une chanson pour vous, en rapport ou pas avec le procès mais une chanson qui nous touche et pour laquelle on ressent de l’émotion, » annonce Romane à Aurélie et David. « On avait envie de vous les partager dans un podcast qu’on a créé pour vous. »

    Nous vous proposons d’écouter quelques podcasts, créés par les élèves, pour les témoins :

    • Hajar – « Sadness Is Rebellion » de Lebanon Hanover

     

    • Lola – « Boys don’t cry » de The Cure

     

    • Sacha – « Vicarious » de Tool et « Quand on n’a que l’amour » de Jacques Brel

     

    • Anaïs – « everything i wanted » de Billie Eilish

     

    • Emma – « Dancing With Your Ghost » de Sasha Alex Sloan

     

    • Irène – « Will Soon Be a Woman » d’Ibrahim Maalouf

     

     

    David dédicaçant son livre Un jour dans notre vie (2020) pour l’offrir à la classe et au lycée

    David a tenu à lui aussi offrir un petit cadeau aux lycéens de Terminale. En plus de son livre, il enregistrera ensuite un message audio pour eux dans lequel il se dit « vachement vachement vachement touché » et à son tour, il partagera des musiques et il expliquera son choix des trois morceaux, qui sont « November » de Max Richter, « Villains of Circumstance » de Queens of the Stone Age et « Moanin’ » d’Art Blakey & the Jazz Messengers.

     

    Tweets

     

     

    Merci

    Aux témoins, David Fritz Goeppinger et Aurélie Silvestre

    Aux élèves de Terminale DGEMC du lycée Lucie Aubrac (et notamment à Danièle, Irène, Messia, Romane, Sacha, qui nous ont fait l’honneur de présenter leur projet pendant la soirée de clôture des actions éducatives de l’année scolaire 2022-2023)

    De gauche à droite : Sophie Davieau, Sacha, Danièle, Messia, Romane, Irène, Chantal Anglade, lors de la soirée de clôture des actions éducatives de l’année scolaire 2022-2023

     

    À leur professeure Sophie Davieau

    À Valérie Ficara, Proviseure

    À nos partenaires, la Région Île-de-France et la Caf 92

     
     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Retranscription de la présentation de la Terminale DGEMC par les élèves

    Sabrina :

    Nous vous connaissons mais vous ne connaissez rien de nous pour l’instant. Nous souhaitons d’abord nous présenter. En classe de Terminale, en début d’année nous avons choisi de suivre l’option DGEMC pour différentes raisons (augmenter la moyenne, devenir de grands avocats ou magistrats, ou par curiosité). Ce qui est sûr c’est qu’on s’est rencontrés en début d’année pour avoir un premier regard de ce qu’est le Droit, de ce qu’est la Justice et ses composants ; alors on a débuté par aborder la théorie de ce qu’est le Droit et comment il fonctionne puis on s’est intéressé à la Justice dans les domaines qui nous intéressaient et les questions auxquelles on ne pouvait pas répondre auparavant – à travers des exposés mais aussi des rencontres, notamment un ex condamné à mort venant d’Amérique qui nous a partagé son parcours, son courage mais aussi son espoir envers nous les jeunes et envers la démocratie en tant que telle.

    Et puis on a voulu continuer dans cette lancée de rencontre, d’écouter de nouveaux témoignages, à travers le podcast Trois voix pour un procès, qui recense la discussion entre un avocat, une victime, un héros, un survivant, et une journaliste ; à travers ce podcast, nous avons eu plusieurs réactions. On a été émus, choqués, et surtout on s’est posé quelques questions.

    Ajar :

    Les questions qu’on s’est posées sont diverses :

    • qu’est-ce qui pousse les avocats à plaider pour ces personnes qu’on voit souvent comme des méchants ou des monstres ?
    • comment les victimes et survivants ont réussi à conserver une racine d’humanité envers ces personnes – [des victimes] qui sont parfois amputés de leur insouciance, ou même de leur famille et de leur paix intérieure ?
    • et surtout à propos des à-côtés du procès, comment des relations sont nées à travers le partage d’une cigarette, d’une bière, dans des cafés ou sur des marches ; une famille qui ne se refuse rien, qui n’exclut personne : avocats, accusés, témoins et journalistes ont été conviés justement dans ce lieu où vous vous êtes rencontrés.

    Irène :

    Après on a entrevu vos récits, vos histoires et je pense que ce qui nous a tous beaucoup touchés, c’est le choix de vos mots Aurélie, de votre angle de photo David. Ça nous a ému parce qu’il y avait une extrême sensibilité, et c’était toujours dans la finesse. Justement ce qu’on apprend en Droit et Grands Enjeux du Monde Contemporain, c’est la complexité, c’est aussi débattre sur ce qui ne fait pas consensus.

    Hier, on est allé au tribunal de Nanterre, on a vu des procès. On a découvert tout le décorum judiciaire, pénal, très codé, rationnel. Du coup on peut se demander comment vous avez pu vivre cette rationalité face aux expériences extrêmes que vous avez vécues.

    Cliquer ici pour retourner au contexte pédagogique