Auteur/autrice : mco

  • Classes en audience : et si on écoutait la « génération Paty » ?

    par Chantal Anglade

     

    Tous les prénoms des élèves ont été modifiés.

     

    Le procès de l’assassinat du professeur Samuel Paty s’est tenu devant la cour spécialement composée du 4 novembre au 20 décembre 2024.

    Comme tout procès, celui de l’assassinat du professeur Samuel Paty, reconstitue, pièce après pièce, un puzzle. Un puzzle dont la pièce centrale est une rumeur, née du mensonge d’une collégienne de 4è et alimentée par deux vidéos devenues vite virales montées et diffusées par des adultes, le père de la collégienne et un agitateur islamiste venu lui prêter main forte jusque dans le bureau de la principale du collège.

    A ce puzzle, peut-être manque-t-il une pièce aux couleurs grises : celle qu’auraient dû y apporter les collégiens du Bois d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, tous témoins, souvent acteurs, souvent aussi victimes impactées par la violence de l’attentat. En 2020, ce collège scolarisait environ 750 élèves.

    Les collégiens – à l’exception de Z qui a menti, de M qui a reçu et partagé l’argent donné par le terroriste et de J qui a désigné le professeur – n’ont pas été entendus. Leurs voix doivent-elles restées inaudibles ?

    Le projet « Classes en audience » tente de continuer d’entendre ces voix. Pendant quatre ans, nous avions au Collège du Bois d’Aulne, écouté les élèves : leur ignorance obstinée des faits, leurs souvenirs douloureux – en particulier leurs traumatismes liés à la diffusion sur les réseaux sociaux de la photo de leur professeur décapité -, leur conflit de solidarité avec des camarades impliqués, leurs silences.

    Sept classes de Terminale de six lycées franciliens ont été préparées à assister à sept demi-journées d’audience et ont pu dialoguer avec des victimes de terrorisme. Parmi elles, nous comptons deux classes du lycée Jules Ferry de Conflans-Sainte-Honorine dans lesquelles sont scolarisés quelques anciens élèves du collège du Bois d’Aulne.

    Ces quelques 200 lycéens de Terminale étaient, comme Z et M, en 4è en 2020. C’est pourquoi nous leur avons demandé si nous pouvions les considérer comme « la Génération Paty ».

     

    Génération Paty ?

     

    Pour quelques lycéens, l’assassinat de Samuel Paty à lui seul n’a pas réussi à marquer durablement les esprits de leur génération. En effet, leur génération est dès l’enfance plongée dans le terrorisme, et serait davantage la Génération Attentats.

    D’autres estiment en revanche qu’il existe une « génération Paty » marquée aussi par les attentats du XXIème siècle notamment ceux de Charlie Hebdo, du 13 novembre ou encore de Nice. « La génération Paty c’est nous » : « ça aurait pu être nous », de même que le collège du Bois d’Aulne, « ça aurait pu être le nôtre », affirment par exemple Sonia et Solène.

    Mais, pense Laura, « La génération Paty, c’est comme la génération Charlie pour les plus âgés : c’est un concept qui ne touche que ceux qui y réfléchissent. ». Elle reconnaît ne pas y avoir réfléchi avant notre projet.

    C’est exagéré pour Clara qui se souvient qu’à 13 ans sa génération ne pouvait poser sur cet attentat une réflexion « en profondeur » et elle refuse que soit confiée uniquement à sa génération la recherche d’une solution contre le terrorisme dirigé contre un professeur car c’est l’affaire de tous.

    Tous : nous, adultes, professeurs engagés et profondément meurtris par les assassinats de Samuel Paty en 2023 et de Dominique Bernard en 2026, et eux, lycéens, nous faisons face dans les salles de classes, lieux d’enseignement, où nous apportons des connaissances, des documents et créons les conditions d’une réflexion.

     

    Réflexion lycéenne

     

    Alice affirme : « Ce projet nous a permis d’approfondir nos connaissances qui étaient assez superficielles sur le sujet. C’était très enrichissant, chercher toutes les informations nous a permis de développer notre esprit critique et de synthèse ».  Deux autres expliquent avoir acquis de la maturité et être plus sensibles à la responsabilité individuelle et collective.

    Solène aussi s’étonne d’avoir tant appris alors qu’elle croyait tout savoir sur cette affaire, tandis que Sophie est surprise de se sentir concernée désormais. Elle affirme comprendre le prix de « la liberté de penser ». Marine aussi croyait bien connaître certains attentats, et constate mieux connaître le contexte et voir l’existence des victimes.

    Noémie est encore plus précise : elle a « pris du recul » et aborder l’attentat contre Samuel Paty « m’a énormément éveillée et sensibilisée sur ce sujet, écrit-elle. Je me suis retrouvée à me questionner sur le sujet, à en parler en dehors des cours avec mes proches et à faire mes propres recherches personnelles ».

     

    Écouter les podcasts des élèves du lycée Hélène Boucher de Paris

     

    En audience

     

    Anna utilise l’expression « vivre » un procès, et devient capable de verbaliser que l’enseignement forme « les citoyens français de demain » et tous les autres se réjouissent d’observer la manière avec laquelle s’exerce la Justice et de pouvoir suivre les débats et de comprendre finement le contexte.

     

    Elève du lycée Paul Langevin de Suresnes répondant aux questions de Florence Sturm pour France-Culture

     

    Pourtant Laura et Alice affirment : « Après ce procès, nous nous sentons encore plus perdues qu’avant » car les différentes dépositions à la barre ont ébranlé leurs convictions sur la culpabilité de Boudaoud, par exemple. Elles notent combien « discerner le vrai du faux » et juger sont des exercices difficiles. Elles auraient aimé assister aux délibérations, au procès des mineurs.

    Les élèves du lycée Jules Ferry de Conflans-Sainte-Honorine ont quelquefois une perception plus personnelle :  Deborah dit combien grâce au procès, elle a eu une « prise de conscience » des causes et des conséquences et a été renvoyée vers les événements passés qu’elle n’aurait pas pu comprendre seule.

    Tiphaine réfléchit à l’acte de tuer, et se réjouit d’être accompagnée ; en salle d’audience, elle admire un spectacle, une « chorégraphie », cependant peu compréhensible. Elle prend conscience de la peine qu’est pour elle l’attentat, que le temps n’a pas atténuée : seul l’ « ancrage dans la réalité du procès » la réconforte et lui permettra de comprendre plus tard les témoignages d’Isabelle Bernard et Aurélie Silvestre. Elle parle de « pertinence inouïe ».

    Ces lycéens ont assisté le jeudi 28 novembre à la déposition de la fille aînée de Brahim Chnina : Zoé note combien cette dernière accable la jeune Z pour dédouaner son père. En revanche, Charlotte est troublée par cette grande sœur qui était une élève brillante – cela n’a pas empêché que la famille Chnina ait « basculé ».

     

    Rumeur de couloir et désignation du professeur Samuel Paty en échange d’argent 

     

    C’est à force de répéter la rumeur que les adolescents l’ont crue ; Z n’a pas été suffisamment démentie par les camarades de sa classe ; les adolescents ont naturellement cru Brahim Chnina et Abdelhakim Séfrioui, figures d’autorité selon les lycéens, car ils n’ont pas imaginé que des adultes se trompent.

    Pour Clara, l’identification au groupe l’a emporté sur la capacité à réfléchir, a permis de s’affranchir avec joie des règles scolaires, et les vidéos des adultes les ont confortés dans leur attitude. Elle distingue raison et émotions et estime que l’appât du gain a motivé les collégiens qui ont désigné le professeur. Aurélie utilise le pronom « nous » : « nous étions jeunes, insouciants ». Face à une rumeur, jeunesse, insouciance et ignorance l’emportent sur la recherche de vérité. Maud invente l’expression « rumeur de couloir », et estime que le désir ne pas se sentir seul l’emporte sur la recherche de vérité.

    Selon Aurore, la collégienne Z bénéficiait de la confiance de ses camarades qui ont soutenu ses propos car elle « jouait la victime et l’innocente » ; une même confiance est accordée aux adultes que sont Brahim Chnina et Abdelhakim Séfrioui, qui eux aussi se posaient comme victimes. De cette empathie pour ces victimes supposées est même née une colère contre Samuel Paty. En revanche Aurore ne peut pas imaginer que les adolescents ayant désigné le professeur n’aient pas été naïfs : ils n’ont pu savoir ou imaginé les conséquences et donc l’assassinat.

     

    Les élèves du lycée Sophie Germain avec Maître Pascale Edwige dans la Story de Mohamed Bouhafsi dans le C’est à vous du 27 novembre

     

    Pour Vera aussi, l’inversion des rôles (auto-victimisation de ceux qui propagent des mensonges) a très bien fonctionnée, et ceux qui ont désigné Samuel Paty l’ont fait aussi par peur. Cependant, l’échange d’argent est bizarre et l’aurait, elle, alertée.

    Nathalie et Violette pensent que plus le mensonge est gros, plus il est crédible, et les élèves de cet âge « aiment les ragots ». Elles envisagent des dénis : croire à une énormité pour ceux qui propagent la rumeur, accepter de l’argent facile pour les garçons ayant désigné Samuel Paty en se cachant la réalité d’un contexte qu’ils connaissent bien. Nathalie reprend le terme de « déni » et envisage donc bien que les adolescents aient compris les intentions de l’assassin, se soient voilé la face et aient estimé qu’eux ne participaient pas à la violence.

    Emilie se met à la place des collégiens et écrit : « J’espère que je ne l’aurais pas fait » ; elle précise que l’argent l’aurait mise en garde, mais sans proposition d’argent, elle pense qu’elle l’aurait fait. Evan et Pénélope affirment aussi qu’en 3è, ils auraient désigné le professeur si on ne leur avait pas proposé d’argent. En revanche, Angèle déclare que si on lui avait proposé de l’argent, elle aurait eu peur et se serait adressé aux adultes – le médiateur de son collège, puis ses parents.

    Solène exprime une solidarité générationnelle – « il y a la naïveté, l’immaturité des enfants, qu’on ne peut pas tellement leur reprocher (on avait le même âge qu’eux ou presque, à un an ou deux près) », et elle ajoute « je ne pense pas qu’on puisse les blâmer pour ça ». Pourtant, elle remarque que 300€ est une somme importante – donc convaincante ? Marie-France ajoute que l’effet de groupe voile le discernement.

    Encore une fois, les réponses des élèves du lycée Jules Ferry de Conflans-Sainte-Honorine peuvent être plus concrètes :

    Les élèves ont cru la rumeur par solidarité collégienne avec Z et par naïveté et esprit de commérage. La rumeur est d’autant plus efficace qu’elle est simpliste (tandis que le cours de Samuel Paty était complexe), et la diffusion de la rumeur a remis en question et rendue discutable la liberté d’expression, qui était admise spontanément auparavant. Pierre explique : « même si ce qui est raconté est grossier pour être vrai, le sensationnalisme de ce qui est raconté nous plaît naturellement puis nous convainc sans preuve ».

    Aurélien dit que le jeune âge des garçons acceptant de l’argent ne saurait expliquer leur attitude et « serait un cruel manque de discernement de la part des protagonistes ».

    Raphaëlle, quant à elle, « ne pense pas que tous les collégiens ont cru à la rumeur : certains d’entre nous ne disaient rien ou ne s’opposaient pas, par peur d’être également visés par des accusations de racisme ou d’islamophobie et d’être mis à l’écart ». Elle note par ailleurs combien le sujet des caricatures est sensible et considéré « comme quelque chose d’islamophobe ou de christianophobe » : c’est par hostilité aux caricatures que Brahim Chnina et Abdelhakim Séfrioui ont tourné les vidéos pour obtenir l’adhésion « d’une partie radicale de la communauté musulmane ».

    Sylvain affirme que certains collégiens n’ont pas cru la rumeur « car ils connaissaient les faits réels, se méfiaient des rumeurs ou appréciaient leur professeur ». Franck est plus précis : « Personnellement, étant un ancien élève de Samuel Paty, de l’année qui précède son assassinat, j’ai directement voulu savoir ce qui s’était réellement passé dans ce fameux cours. J’ai directement demandé à plusieurs personnes, mais chacune avait une version différente, je n’arrivais même plus à discerner qui avait été dans le cours. Tout était flou, entre les discours et la réalité. Le professeur a été plus dénigré qu’autre chose, mais moi, je n’y croyais pas », Z « était facile à croire » et l’un des garçons qui a reçu l’argent la croyait.

    Eléonore ajoute que les collégiens de 3e la croyait et « n’ont pas hésité en voyant de l’argent, pour désigner le professeur qui pour eux était coupable. ».

    Axel s’étonne que les collégiens n’aient pas cherché à vérifier les éléments que contenaient la rumeur colportée par Z et les vidéos, et elle cherche à comprendre ; il propose une hypothèse : « Peut-être que le mensonge est plus facile à croire que la réalité » et « à force d’être répété, ce mensonge est devenu une réalité au sein du collège, la version officielle pour tous les élèves de l’établissement. ».

    Il ajoute : « Quant à ceux qui ont désigné Samuel Paty au tueur, j’aimerais naïvement croire à de l’inconscience, à une erreur de jeunesse. Car je ne peux imaginer que des collégiens aient fait cela par appât du gain, ou sachant que l’individu allait frapper le professeur. Je sais pertinemment que ce n’est pas la bonne version, mais croire à un acte délibéré parfaitement volontaire, c’est perdre toute confiance et toute foi en l’humanité. Mais force est de constater que cette affaire a montré la face noire des hommes. ». Pierre estime que ces élèves auraient dû être alertés du danger par la somme d’argent et Axel que la proposition du terroriste leur a donné « un sentiment de puissance et de contrôle ».

     

    Peut-on éviter que ça se reproduise ?

     

    L’un d’eux répond : « En tant qu’élève, on n’est pas très actif, on subit un peu les cours, l’école. Faire un projet, aller dans une salle d’audience, suivre toutes les positions des victimes et des accusés, ça permet de se sentir actifs et de prendre conscience qu’on peut arrêter ce genre de rumeur », puis demande : « dans quelle société voulons-nous vivre ? Quel monde voulons-nous préparer ? Tout cela passe par une réflexion active, par des actions concrètes, par une vraie prise en main de nos destins. »

    Pour Noémie, « La notion et perception de la laïcité ainsi que de l’Islam et leurs dérives doivent être des sujets moins tabous » en classe avec les professeurs ; pour Marco aussi la nécessité d’être accompagné est soulignée car un élève « ne peut à lui seul mener de démarche pour lutter contre le terrorisme ».

    C’est notre démarche éducative même qu’encouragent Elsa et Lola : « Créer des projets comme celui-ci pour rappeler et mettre en avant ce qu’il s’est passé afin d’être préventif pour les générations futures », tandis qu’Anna ajoute qu’est nécessaire aussi une prévention en direction des parents et des élèves, notamment en ce qui concerne les mensonges, origine toujours possible d’un engrenage.

    Sonia constate que l’élève seul n’a pas le pouvoir d’agir contre le terrorisme, c’est un rôle qui revient aux autorités, tandis que Clara et Maud estiment qu’on ne peut pas avoir d’influence sur les autres, mais qu’individuellement on doit cultiver son esprit critique.

     

    Le témoignage des victimes

     

    Élèves du lycée Jean-Baptiste Corot dialoguant avec les témoins Nabiha Mérabet et Aurélia Gilbert

     

    L’ensemble de lycéens est sensible à l’incarnation des attentats que sont les témoins dans leur classe, ils manifestent de l’empathie, se trouvent face à l’évidence que le terrorisme est « une réalité ». Les victimes sont des personnes ordinaires à laquelle les élèves d’identifient ; la société s’intéresse aux faits et aux coupables plutôt qu’aux victimes ; Marine exprime de l’empathie (« comprendre leur douleur et entendre leur témoignage ») et distingue « entendre parler » et « voir et ressentir », tandis que Simon distingue entre « point de vue extérieur » et « aperçu interne du terrorisme ».

    Les lycéens font une distinction essentielle entre le fait de connaître les attentats et leurs contextes et le fait de tisser un lien avec les témoins et recevoir grâce à ce lien une transmission : c’est ainsi que Aurore évoque à la fois l’apprentissage (« apprendre », « concrètement », « point de vue extérieur ») et le cheminement personnel (comprendre la douleur d’un « point de vue intérieur »). Solène explique accéder à une connaissance à la fois plus profonde et plus personnelle : « connaître l’affaire un peu plus intimement, un peu plus sentimentalement et un peu plus humainement aussi », écrit-elle ; Bob à son tour distingue une « vision nouvelle », qui lui « permet de voir les faits de l’intérieur et non pas simplement en tant qu’observateur tiers. ». Aurélien constate la différence entre témoignages à la télévision et « échange direct avec les témoins », qui abolit la distance. Alixe du lycée Jean-Baptiste Corot estime avoir pu « affronter la réalité des choses » : elle distingue ainsi la rencontre et le dialogue en classe d’une connaissance venant des médias, et dit qu’elle en est enrichie et bouleversée.

    Juliette, parce qu’elle a « pris conscience » des conséquences subies par les victimes, souligne l’importance de la prévention : « Cela permet de mieux comprendre la réalité du terrorisme et de prendre du recul face aux discours de haine et aux manipulations qui circulent sur les réseaux sociaux », explique-t-elle.

     

    Nicolas Hénin s’entretient avec les élèves du lycée Lucie Aubrac de Courbevoie au palais de Justice lors de la suspension méridienne du procès des geôliers de DAESH

     

    Nathalie et Violette notent leurs habitudes, leur lassitude de voir des images sensationnelles, et leur intérêt au contraire à écouter et rencontrer des victimes ; non seulement cela les sensibilise davantage mais cela leur enlève le sentiment de l’horreur : « c’était touchant et c’était beau aussi, enfin c’était bien, de pouvoir discuter avec elles »

    Angèle du lycée Paul Langevin évoque « le prisme des victimes » et utilise les mots d’ « humanité et empathie » qu’elle oppose à une forme d’indifférence (événements « lointains ») et à la pitié.

    Les élèves du lycée Jules Ferry, qui, pour certains, ont été des collégiens du Bois d’Aulne, ont participé à d’autres projets de l’AfVT les années précédentes :

    Gregory affirme que la rencontre lui a offert « un retour plus distancé et analytique sur l’assassinat », car auparavant il n’avait pas eu de « réflexion poussée ». Il ajoute que la rencontre a été « enrichissante à la fois humainement et psychologiquement, dans la mesure où elle m’a permis de revenir attentivement sur l’ensemble de l’affaire, et d’établir une vision plus claire à son propos ».

    Raphaëlle n’hésite pas à évoquer son expérience intime d’adolescente impactée par l’assassinat du professeur Paty, ses questions, sa solitude, sa douleur et son cheminement : « En tant qu’ancienne élève du Bois d’Aulne, nous avions déjà pu échanger avec des victimes du terrorisme et cela m’a permis d’aller mieux en me montrant que nous n’étions pas seuls. La rencontre de cette année m’a fait ressentir la même chose. Durant cet échange, j’avais l’impression d’être moins seule et plus comprise : en effet, durant mon entrée au lycée, j’avais remarqué que les autres lycéens qui venaient d’autres collèges n’avaient pas le même lien avec l’attentat de M. Paty que nous et cela m’a fait ressentir une certaine solitude. Mais avec cet échange, je ne me sentais plus seule et je comprenais les deux réactions très contrastées des victimes : l’un essayait de comprendre tandis que l’autre victime ne voulait pas comprendre et semblait toujours sous le choc. Durant cet échange, je me suis reconnue, particulièrement quand une des victimes disait qu’elle avait du mal à aller au collège après et que, après le drame, son équipe pédagogique formait une famille. Cet échange fût très riche et inoubliable, il m’a permis d’avancer. »

    L’expression de Franck est à la fois un peu maladroite et très touchante, il dit que depuis l’assassinat du professeur Samuel Paty, il a « rencontré beaucoup de victimes de terrorisme, et c’est une grande chance, je remercie pour cela l’AFVT » ; il dit combien l’attentat l’a perturbé : « Parfois je pense avoir raté des choses telles que des contrôles, puis je repense à la chance que j’ai et ça va mieux. ». Eléonore aussi dit que c’est une « chance » d’avoir pu échanger avec Isabelle Bernard. Angèle est admiratif de la sagesse et du refus de répondre à la violence par la violence d’Isabelle Bernard et d’Aurélie Silvestre.

     

    De dos, Isabelle Bernard et Aurélie Sylvestre, parlent avec les élèves du lycée Jules Ferry de Conflans-Sainte-Honorine

     

    Je crois que les messages sont passés.

     

    Alors, Génération Paty or not Génération Paty ?

     

    J’ai été quelquefois offensive avec ces lycéens, ils m’ont trouvée accusatrice et injuste : ils avaient raison. D’une part, je laissais entendre, avec une multitude de détours alambiqués, qu’ils étaient une génération bien peu scrupuleuse, d’autre part j’attendais d’eux les explications que je trépignais de ne pas avoir.

    Cela dit, j’ai obtenu quelques réponses et je leur en suis très reconnaissante. Ils conviennent avec moi qu’ils sont la génération qui a vu le terrorisme entrer dans le sanctuaire qu’était encore l’École pour leurs professeurs, mais ils en sont moins impactés que ces derniers. Eux ont grandi avec le terrorisme, l’École est leur société, il n’est donc pas si étonnant pour eux qu’elle ait été la cible du phénomène terroriste.

    Pourtant, si le terrorisme leur est familier, ils avouent aussi qu’il leur est relativement méconnu, et c’est bien le projet mis en place avec eux cette année qui les a amenés à développer leurs connaissances sur le sujet et leur esprit critique. Car oui, au collège, l’esprit critique n’est pas éveillé et on croit aux rumeurs ; on sort du Covid en 2020 et on a pris l’habitude d’exister et de communiquer sur les réseaux sociaux ; oui, on suit les groupes sans réfléchir et on trouve de l’exaltation à propager des « rumeurs de couloir », qu’on y croit ou qu’on n’y croit pas d’ailleurs, peu importe ! surtout s’il s’agit de prendre le parti d’une supposée victime d’injustice ; oui, on est tenté par l’argent.

    Ainsi sont-ils très nombreux se souvenir qu’à 13 ou 14 ans, ils étaient capables de colporter une rumeur, tout en sachant confusément qu’elle pouvait être fausse, mais qu’ils ne pouvaient pas imaginer que des adultes de leur entourage puissent divulguer un mensonge. Dans le questionnement central de la désignation du professeur Paty à la vindicte, ils réfléchissent très honnêtement et rapportent les effets positifs du cheminement accompli : « Je ne sais pas ce que j’aurais fait, maintenant je sais que je ne le ferai pas »,

    C’est toujours la vie qui l’emporte : procès vivant – oral, on le sait, manifeste, comme au théâtre, on le voit – et dialogue avec des victimes d’attentat dans leur classe qui leur a permis de quitter une extériorité de façade et d’accéder à leur intériorité : avec ce travail mené dans les six lycées, nous avons assisté à une véritable prise de conscience.

    Sans fard, ils ont pu ainsi retrouver le lien avec des adultes dignes de confiance ; au procès, ils ont entendu l’expression de la démocratie ; et dans l’espace de la classe, ils se sont étonnés d’être les défenseurs de la liberté d’expression et de respect des principes républicains, de l’esprit critique, de la prévention.

    Pour nous toutes et tous, enseignants et C.P.E., ce chemin essoufflant au début, aux respirations profondes ensuite, a construit une passerelle au-dessus du précipice qu’avait creusé l’assassinat de notre collègue Samuel Paty entre nous et nos élèves. Nous avons la certitude d’avoir développé des connaissances et de l’empathie, et plus important encore, nous avons mis des mots sur le lien entre professeurs et élèves et l’avons restauré.

     

     

     

    Lire l’article de Sylvie Lecherbonnier dans Le Monde du 18/12/2025,  De « Charlie » au procès Paty, des lycéens face aux attentats : « On a grandi avec le terrorisme sans forcément tout comprendre »

     

     

    MERCI

     

    Aux élèves et à leurs professeurs et C.P.E. :

    aux élèves de DGEMC et à leur professeure Sophie DAVIEAU POUSSET du lycée Lucie Aubrac de Courbevoie

    aux élèves de DGEMC et à leur professeure Blandine VELAYANDON du lycée Paul Langevin de Suresnes

    aux élèves de DGEMC et à leur professeur Nathanaël LE HOUEDEC du lycée Sophie Germain de Paris

    aux élèves de DGEMC et à leur professeure Laure DOUSSOT du lycée Hélène Boucher de Paris

    aux élèves de DGEMC, à leurs C.P.E. Marianne LE FUSTEC et Véronique ELEDUT et à leur professeur Hugo DRAPIER du lycée Jean-Baptiste Corot de Savigny-sur-Orge

    aux élèves des deux classes HGGSP et à leurs professeures Claude CELLOT et Sandrine ERNST du lycée Jules Ferry de Conflans-Sainte-Honorine

    Aux témoins dans les sept classes : Isabelle BERNARD, Catherine BERTRAND, Charlotte BRÉ, Aurélia GILBERT, Nicolas HÉNIN, Danièle KLEIN, Stéphanie LEGRAND, Claire LOYAU, Nabiha MERABET, Nadia MONDEGUER, Georges SALINES, Aurélie SILVESTRE, Marie TOYER

    À nos partenaires

    La Région ÎLE-DE-FRANCE

    Les CAF 75, 92 et 78

    La Fondation ROTHSCHILD

  • Simon for ever

    Photo @SEb Lascoux

     

    Simon Fieschi, depuis 2019, a été un témoin essentiel dans les classes, et tous, professeurs et lycéens se souviennent de sa présence.

    L’année scolaire 2024-25 avait commencé tandis que se tenait le procès de Peter Cherif, que Simon avait qualifié de « dialogue de sourds ».

    Trois jours après l’ouverture du procès, Simon, Aurélie Silvestre et Chantal Anglade étaient les invités du Téléphone sonne pour Parler du terrorisme à l’école après Samuel Paty.

     

     

    Le vendredi 27 septembre, Chantal Anglade et Georges Salines sont venus dans la salle d’audience écouter la déposition de Simon, qui a laissé à la barre une plume en référence à la pesée des âmes dans le Livre des Anciens Egyptiens.

    Le verdict a été rendu le 03 octobre. Quelques dix jours plus tard, Simon est mort. Son âme est la plus douce et la plus légère plume qui soit, et nos cœurs sont lourds.

    La pensée de Simon ne nous a pas quittés au cours de cette année scolaire, que nous avons clôturée le lundi 02 juin 2025, au cours d’une soirée à laquelle l’AfVT a convié témoins, professeurs, quelques lycéens, partenaires.

    Arnaud Lançon, Nabiha Mérabet, Michel Catalano, Sophie Davieau-Pousset, Chantal Anglade et Marie-Ghislaine ont pris la parole.

    Arnaud, frère de Philippe Lançon, a connu Simon à l’hôpital en 2015, et l’a retrouvé en classe avec l’AfVT :

     

    Arnaud Lançon : Frère du frère de sang

     

    Simon et mon frère Philippe ont été victimes de l’attentat du 07/01/2015 dans les locaux de Charlie Hebdo.

    Très grièvement blessés, ils sont restés de longs mois aux Invalides.

    Voisins de chambre, compagnons de souffrance, ils se désignaient Frères de sang.

    J’ai revu Simon en 2019.

    Mélanie et moi témoignions dans un lycée pour l’AfVT.

    Simon était venu écouter.

    Il a parlé.

    Avec force,

    Avec impertinence,

    Avec humour,

    Avec son franc-parler qui parfois pouvait déranger.

    Il a parlé de la liberté d’expression.

    De ses combats.

    Pour la première fois d’une longue série.

    Simon était une voix forte de l’AfVT.

    Il nous manque. Il nous manquera.

     

    Nabiha Mérabet, la sœur d’Ahmed que les terroristes ont abattu sur le boulevard Richard Lenoir le 07 janvier 2015, en sortant de la rédaction de Charlie Hebdo, avait tissé des liens fraternels avec lui.

     

    Nabiha Mérabet :  Ceux qu’il laisse

     

    Quelle tristesse ! Simon est parti bien trop tôt. Je suis heureuse d’avoir partagé avec lui une partie de sa vie.

    Je garde de Simon son humour, sa gentillesse et ses coups de gueule. Il n’avait pas sa langue dans sa poche.

    Son absence et son départ laissent un vide immense.

    Ses qualités et sa mémoire resteront à jamais gravés dans mon cœur. Il restera de Simon ce qu’il a donné. C’était une personne extraordinaire.

    Je pense à ceux qu’il laisse et qui pensent à lui (Maisie, Lucy et sa famille), aux autres aussi, dont je fais partie ainsi qu’à toutes les victimes du terrorisme. Actuelles et passées.

     

    Michel Catalano, ex-otage de ceux qui avaient tiré sur Simon, le rencontrait à chaque procès, et avec nous dans les classes.

     

    Michel Catalano : Toi, qui t’apaisait ?

     

    Simon,

    La première fois que je t’ai vu, tu m’as souri. Un sourire simple, sincère, mais qui a tout changé. Rien que cela m’a apaisé, comme si, d’un regard, tu avais le don de calmer les tempêtes intérieures des autres. Tu avais cette lumière rare, celle de ceux qui portent les douleurs des autres en silence, tout en cachant les leurs derrière un éclat de rire ou une petite blague bien placée.

    Mais derrière ton humour et ton intelligence brillait une peine profonde, une douleur que même les groupes de parole, même les interventions en classe, n’ont jamais réussi à éteindre. Tu donnais tant aux autres, Simon, mais toi, qui t’apaisait ?

    Ton départ laisse un vide immense. Ton intelligence vive, ton humour percutant, ta capacité à voir ce que les autres ne voient pas vont terriblement nous manquer. On ne remplace jamais quelqu’un comme toi. Tu étais unique, et tu le resteras.

    Mais ton sourire, lui, ne nous quittera jamais. Il est gravé en nous, comme un dernier éclat de lumière dans nos mémoires. Et à chaque fois que l’on sourira à notre tour, peut-être qu’un peu de toi vivra encore dans ce geste.

    Merci, Simon. Pour tout.

     

    C’est au lycée Lucie Aubrac de Courbevoie, et dans les classes de Sophie, professeure d’Histoire et Géographie, que Simon est venu le plus souvent. Il dialoguait avec des lycéens, quelquefois incisifs (à propos de Charlie Hebdo : « Pourquoi continuez-vous ? Cela ne vous a pas suffi ? »).

     

    Sophie Davieau Pousset : L’ami debout

     

    Simon venait dans mes classes, silhouette fine, pas tout à fait stable, mais profondément droite. Avec sa béquille, il tenait debout.

    Avant tout, c’était son regard que les élèves captaient : espiègle, rieur, lumineux, d’une douceur profonde. Il parlait peu de lui. Et pourtant, dès qu’il s’exprimait, quelque chose se passait. Il faisait entendre une voix sensible, une pensée fine, libre, toujours sur le fil. Pudique, mais jamais retenue. Drôle et toujours juste. Une parole qui tenait debout.

    Il avait ce don rare de conjuguer la gentillesse à l’intelligence, la douceur à une forme de radicalité tranquille. Il était incisif, mais jamais blessant. Il avait le sens de la répartie, l’art de retourner une phrase avec élégance. Son humour si décapant n’était pas une échappatoire : c’était une manière pour lui, de regarder le réel en face et de lui répondre. Simon riait debout.

    Aux élèves, il transmettait cela : la capacité de faire face, de sublimer, de transformer la violence en parole, en pensée, en dessin, parfois en silence. Il ne venait pas pour raconter sa souffrance, mais pour ouvrir des fenêtres. Il incarnait une parole libre, digne, habitée. Il parlait vrai, il parlait debout.

    Ce qu’il apportait aux élèves, c’était bien plus qu’un témoignage. Il leur donnait une boussole. Il leur montrait que le courage ne fait pas de bruit, que le combat peut prendre la forme d’un mot bien choisi, d’un sourire, d’un dessin. Il leur apprenait qu’on peut sublimer le pire — par l’humour, par la pensée, par la transmission. Il leur transmettait l’idée que penser et rire est une forme de résistance. Il leur parlait de sa vie, parfois, mais surtout de la leur — de ce qu’ils avaient entre les mains, et de ce qu’ils pouvaient en faire. Peur qu’eux aussi restent debout.

    Il disait que Charlie, c’était comme ces canaris des mineurs : le premier à s’effondrer quand l’air devient irrespirable. Une alerte. Une sentinelle. Avec lui, les élèves comprenaient que la liberté d’expression, c’est l’oxygène d’une société. Et que lorsqu’elle manque, tout vacille. Et que c’est elle qui tient debout.

    Simon était d’un éclat contagieux, d’une sincérité folle. Il allait au front sans posture. Il incarnait ce qu’il disait. C’était un ami précieux, Et ce qu’il était, dans toute sa sensibilité, nous manque. Il nous oblige. A nous aussi de rester debout. 

     

    Et de projet en projet, les discussions entre nous allaient vagabonder aussi du côté de notre conception personnelle de la vie, des relations, de notre place dans la société. C’était des petits-déjeuners et des chats sur les genoux :

     

    Chantal Anglade : Simon et Simon

     

    En toute sincérité, parler de Simon m’est difficile par excès de chagrin, par excès d’amour et par excès de reconnaissance.

    Mais je veux dire que de tous les témoins dans les classes, il a été le seul que les élèves n’épargnaient pas et qu’il était amené à expliquer sans cesse la différence entre un coup de crayon et un coup de kalachnikov et à justifier sa survie.

    Et de tous mes amis, il a été l’un de ceux qui me bousculaient le plus, avec tendresse souvent mais sans concession.  Chez Simon, il y a deux chats noirs identiques qui s’appellent Dupont et Dupond. L’un cherche la caresse et se blottit contre vous, l’autre, en réplique du premier, passe au loin, ne se laisse pas approcher, disparait. Simon et Simon.

     

    Pour un vaste projet éducatif intitulé La Galerie des Objets, Simon s’était entretenu en février 2022 avec Marie-Ghislaine, lycéenne de Première, âgée de 16 ans. Face à face, la fine délicatesse de Marie-Ghislaine et la présence juvénile de Simon ont créé un instant de grâce – Marie-Ghislaine avançait timidement, présentant cette Une des survivants Tout est pardonné que son père gardait précieusement à la maison mais qu’elle ne comprenait pas à Simon qui ajoutait des questions aux siennes ; Simon abordait la douleur, le temps, la vie, le pardon avec des circonvolutions qui nous emportaient du côté de la transcendance.

     

     

     

    Lire l’entretien de Marie-Ghislaine avec Simon : Le pardon est-il une béquille ?

    Voici ce que dit Marie-Ghislaine, aujourd’hui étudiante en deuxième année de Droit :

     

    Marie-Ghislaine : Merci Simon Fieschi

     

    Très intimidée, je m’en souviens, j’étais assez impressionnée. Cela doit se voir que je n’étais pas tout à fait à mon aise. Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Très intriguée par la béquille, mille questions fourmillaient dans ma tête. Je m’assois face à cet homme frêle, plus petit que moi. Que j’avais en fait déjà rencontré, lors d’une sortie à l’École du Louvre. Je souris timidement derrière mon masque, que je n’ai pas le souvenir d’avoir enlevé une seule fois. Le covid a dû donner une ambiance particulière à cet échange.

    Je me souviens avoir été très à l’écoute, tout le long. Lui aussi, mais je parlais moins. Peut-être que certaines questions sont restées en suspens, mais je sais que j’ai beaucoup appris ce jour-là. J’ai le souvenir d’un homme drôle, gentil, attentif, très vif aussi. Marqué par un passé qui lui a fait voir la vie autrement. Une vie qu’il a réappris à vivre, accompagné de cet objet si particulier, la béquille. Ce symbole de la perte, qui est devenu celui de la violence, oui, mais sans effacer le miracle qui en a résulté. On a beaucoup parlé, ce jour-là. Plus que ce que j’aurai pu penser. De ce rapport à la mort, à la blessure, au deuil, à la survie, à la douleur, à la haine, à la fatalité, à l’espérance, et au pardon. Du dessin, de l’art, et de la liberté d’expression que l’on ne doit pas laisser mourir.

    Photo @SEb Lascoux
    Photo @SEb Lascoux

    À la fin, une invitation à échanger, à rester en contact. Une main tendue et une adresse mail donnée. Cette rencontre m’a particulièrement marquée. Et pourtant, je n’y ai pas donné suite. Aujourd’hui encore, je ne saurai dire pourquoi. Par peur peut-être, mais peur de quoi ? De pousser la réflexion sur des sujets sur lesquels je ne me pensais peut-être pas assez légitime pour y apporter des réponses ? Cette question-là aussi restera à jamais en suspens.

    J’ai compris que c’était trop tard lorsque, de la même manière que j’avais appris le décès de M. Sandler, qu’avait rencontré Irène, j’ai appris ce soir d’octobre 2024, le décès de M. Simon Fieschi. Je m’en suis voulu, de ne pas avoir écrit.

    Alors aujourd’hui, je voudrais avant tout lui dire merci pour tout ce qu’il a partagé avec la jeune lycéenne de 16 ans que j’étais. Je crois que c’est le genre de moment qui marque à vie. Merci de vous être relevé, et d’avoir voulu transmettre à la nouvelle génération, d’être venu à la rencontre d’autres jeunes comme moi. Merci pour votre humilité et votre simplicité. Merci pour votre abnégation, votre courage et la force de vos mots. Pour beaucoup d’autres choses que je ne saurais exprimer, merci Simon Fieschi.

    Nous voulons croire que l’énergie de Simon ne nous quitte pas.

    Simon for ever.

     

    Relire les articles concernant des actions éducatives réalisées avec Simon :

  • « Maintenant, c’est vous la Mémoire. »

    Sur la dernière page de la bande-dessinée Adieu Birkenau de Ginette Kolinka est dessinée la plaque commémorative apposée sur un mur du collège Beaumarchais le 3 mars 2021 en l’honneur de celle qui fut élève dans cet établissement scolaire, avant d’être déportée au camp d’extermination Auschwitz II – Birkenau en avril 1944. Y figure ses mots : « Maintenant c’est vous ma mémoire ». Comme elle, le projet ‘’Et si on écoutait les victimes ? Et si on écoutait les lycéens ?‘’ ne se conçoit pas comme le simple récit de victimes du terrorisme à des lycéens. En donnant la parole à des témoins, l’Association française des Victimes du Terrorisme entend créer un pont entre les générations pour élargir les consciences et maintenir éveillé le souvenir et la mémoire afin de ne jamais oublier l’horreur de tout acte de terrorisme. Au lycée Madeleine Vionnet de Bondy, des élèves de Seconde professionnelle ASSP (Accompagnement, Soins et Services à la Personne) se sont intéressés aux processus qui font naître la haine de l’autre, amenant à des violences de masse à l’instar des génocides. Leur rencontre avec deux victimes du terrorisme, Arnaud Lançon et Angela, leur a permis de poursuivre une réflexion éveillée et consciencieuse sur les formes les plus contemporaines de haine de l’autre, un des rouages du terrorisme.

    Par Martin CLAVEL, étudiant en Licence 3 au CELSA Sorbonne Université, parcours Le Magistère.

     

    « Préparer des élèves comme vous à rencontrer des victimes comme eux. »

    Tristan Makeieff, professeur confirmé, a fait sa première rentrée scolaire en septembre dernier au lycée Madeleine Vionnet de Bondy, en Seine-Saint-Denis, après une mutation. Il y suit une classe de Seconde professionnelle ASSP à qui il enseigne le français, l’Histoire, et l’enseignement moral et civique. Au programme : l’histoire de la Shoah, la laïcité, l’Etat de droit et le pluralisme démocratique, l’autobiographie et l’écriture de soi. Clé de voûte de cet ensemble : le rapport à l’autre, l’autre et moi-même, un thème important pour des élèves qui se destinent aux métiers de l’aide à la personne à travers leur filière professionnalisante. Et déjà, les premiers questionnements : comment la laïcité protège-t-elle le vivre-ensemble ? Comment prévenir la haine de l’autre ? Comment naît cette haine de l’autre ? Pour illustrer son propos, Tristan Makeieff s’appuie sur divers ouvrages : Adieu Birkenau de Ginette Kolinka et 146298 de Rachel Corenblit. Ils rappellent le triste sort des déportés pendant la Shoah durant la Seconde guerre mondiale. A chaque fois, la haine de l’autre amène à un acte de barbarie.

    Et qui de mieux pour en parler que ceux qui l’ont vécu, qui ont subi cette haine : haine des journalistes et des caricaturistes qui écrivent et dessinent librement, des policiers et des juifs en janvier 2015 ; haine d’un professeur en octobre 2020. Le 4 avril 2025, les élèves de Tristan Makeieff rencontreront Arnaud Lançon, le frère de Philippe Lançon, laissé pour mort le sept janvier 2015 dans les locaux de la rédaction de Charlie Hebdo, défiguré par un tir de Kalachnikov. Avec lui, Angela, professeure de mathématiques et collègue de Samuel Paty, poignardé et décapité le 16 octobre 2020 sur le chemin qui le menait à son domicile depuis le collège qui porte désormais son nom à Conflans-Sainte-Honorine.

    Samuel Paty

    Agés de six à huit ans en janvier 2015, les souvenirs partiels ou enfouis des élèves ont été réactivés par une séance de préparation se devant d’éclairer leurs premiers doutes et questionnements avant la rencontre prévue la semaine qui suit. Il faut expliquer ce qu’il s’est passé en janvier 2015, que le « lambo » n’est pas qu’une voiture, ce qu’est une caricature et pourquoi celles de Charlie Hebdo peuvent faire débat. Six années plus tard, les souvenirs sont plus nombreux, la mémoire plus vive, et beaucoup reconnaissent la photo en noir et blanc de Samuel Paty. Ils se souviennent de cette élève qui a « raconté n’importe quoi », puis de la viralité de la rumeur sur les réseaux sociaux, et enfin de la décapitation du professeur à quelques centaines de mètres de son collège le 16 octobre 2020, jour de vacances scolaires.

    Déjà, la sonnerie annonce le début du week-end. Les élèves quittent la salle en trombe. Dans tout juste une semaine, ces lycéens feront face à des victimes du terrorisme.

    « J’ai raconté cette histoire à maintes reprises, mais les souvenirs restent très prégnants, très forts. »

    Vendredi 4 avril 2025. 13h30. Les élèves de la Seconde professionnelle ASSP du lycée Madeleine Vionnet de Bondy s’installent en cercle, à côté de Arnaud Lançon et Angela. Attentifs, ils écoutent pendant une heure leur témoignage, avant un temps d’échange.

    Chantal Anglade, Arnaud Lançon et Angela devant les élèves de la seconde professionnelle  ASSP de Tristan Mekeieff

    Arnaud Lançon a 46 ans en 2015. Il est père de deux enfants. Son frère, Philippe, l’ainé de cinq ans, rédige des chroniques ponctuelles pour Charlie Hebdo. Le sept janvier, il est présent dans les bureaux de la rédaction du journal, l’occasion pour lui de souhaiter une bonne année à l’ensemble de l’équipe et le meilleur pour les douze prochains mois à venir. Arnaud est dans le sud de la France pour un rendez-vous professionnel. Vers 11h30, deux terroristes entrent dans les locaux de la rédaction. Philippe est défiguré par un tir de kalachnikov et laissé pour mort. Arnaud reçoit un appel téléphonique : « Bonjour, c’est Coco, il vient d’y avoir un attentat, votre frère est défiguré. »

    Le visage entièrement bandé, Arnaud retrouve son frère dans une salle de réveil de la Pitié-Salpêtrière. C’est le début d’une longue convalescence, d’abord à la Pitié Salpêtrière puis aux Invalides. Philippe est emmené au bloc opératoire une vingtaine de fois, tous les deux ou les trois jours. Arnaud se souvient : « Moi, j’allais tous les jours à l’hôpital. On a tissé des liens avec toute l’équipe hospitalière qui a toujours été présente. » La douleur et le traumatisme laissent parfois place à « des moments plus légers ». La chambre de Philippe est très animée : on y lit des livres, on y écoute de la musique. Ses amis deviennent de véritables accompagnants et tous s’organisent autour d’Arnaud pour maintenir une présence permanente au chevet de Philippe. A tour de rôle, ils dorment à ses côtés, se relayent et accompagnent Philippe à tous les instants de sa convalescence, sous protection policière. Philippe ne peut plus parler. Muni de son tableau et de son Velléda, l’écriture et son seul moyen de communication.

    Le lambeau, Philippe Lançon, 2018

    En 2018, Philippe Lançon publie Le lambeau, dans lequel il raconte son histoire, de la veille de l’attentat jusqu’à sa longue reconstruction. Il est aujourd’hui toujours journaliste et continue de publier des critiques littéraires et théâtrales. « Il a repris sa vie. » Arnaud Lançon termine son témoignage en s’adressant aux élèves : « La formation que vous faites, c’est très beau. Pour moi, c’est essentiel. C’est un très beau métier. » Un joli clin d’œil pour des lycéens qui peut-être devront un jour s’occuper de grands blessés.

    Vient le tour d’Angela, professeure de mathématiques au collège Samuel Paty de Conflans-Sainte-Honorine. « C’est la première fois que je fais une intervention pour parler de mon histoire et de mon vécu. Je suis aussi assez émue d’être là », commence-t-elle d’une voix tremblante. Elle se rappelle « l’ambiance un peu étrange dans l’établissement, un peu délétère » en octobre 2020. Elle poursuit : « il y avait des choses qui n’étaient pas très saines ».

    La collègue de celui qu’elle appelle Samuel revient sur le cours du professeur assassiné, les caricatures, le mensonge, la rumeur qui empoisonne petit à petit la vie de tout l’établissement scolaire, et les premières inquiétudes. Elle se souvient des mots de son mari le matin du vendredi 16 octobre, jour d’anniversaires dans sa famille, inquiet : « fais attention à toi quand même ».

    Puis le message sur le groupe WhatsApp des professeurs élus au Conseil d’Administration du collège peu après 17h : Vous avez des nouvelles de Samuel Paty ? L’onde de choc. Tout de suite, elle comprend : « Je m’imagine qu’il s’est fait frapper puis j’allume ma télé : c’est une catastrophe. »

    L’année scolaire se poursuit tant bien que mal et au rythme de l’enquête ; avec elle, la découverte de la difficile implication des élèves dans l’assassinat de l’un de leur professeur. « Un jour, on avait des élèves en cours et le lendemain, ils disparaissaient. »

    Elle conclut : « Témoigner, c’est aussi vous alerter, vous faire prendre conscience qu’on peut tout faire basculer. Il faut réfléchir sur ses actes. »

    Tweet de Arnaud Lançon

    Les deux témoignages laissent place au silence : les élèves prennent conscience de l’escalade de la violence et des rouages de la haine. Ils se questionnent : les collégiens étaient-ils conscients de leurs actes et de ce qui allait se produire quand ils attendaient avec le terroriste pour lui montrer qui était Samuel Paty ? Oui de toute évidence. D’autres s’inquiètent de l’état de Philippe Lançon aujourd’hui. Son frère tempère : « Il a repris sa vie. Il travaille. Mais on ne peut pas dire qu’il a une vie comme les autres. Il a été laissé pour mort avec ses amis autour de lui. » Les élèves s’inquiètent aussi pour leurs camarades du collège Samuel Paty. Angela admet que les choses ne sont pas simples : les décrochages scolaires se sont multipliés, plus de la moitié de l’équipe professorale a quitté l’établissement. Mais elle se souvient aussi de l’hyper-attention des élèves envers leurs professeurs, de leur soutien indéfectible qui leur a permis de surmonter la douleur et le traumatisme.

    L’échange se conclut sur les souvenir qu’a Angela de Samuel Paty : quelqu’un de très érudit, qui adorait jouer au ping-pong et qui par-dessus tout, aimer partager.

    Avec la nomination du collège de Conflans-Sainte-Honorine au nom de Samuel Paty ou encore la nomination du livre de Philippe Lançon parmi les meilleurs livre du XXIe siècle selon Télérama, leur mémoire s’inscrit dans notre patrimoine et devient éternelle, pour lutter contre l’oubli. En s’intéressant au processus qui fait naître la haine et la violence, créant un regard hostile sur l’autre, les élèves ont compris bien davantage. Eux qui se destinent à des carrières d’aide à la personne, ils ont pris conscience de la difficile reconstruction des victimes, mais aussi de la force de la solidarité, de l’amour et de la parole. Arnaud Lançon et Angela ont passé leur flambeau. Avec lui, les braises du passé, la lumière du souvenir et la chaleur d’un moment de vie inoubliable, au lycée Madeleine Vionnet de Bondy.

  • RAPPORT D’ACTIVITE 2024

    Pour lire notre rapport d’activité 2024 c’est ici !

  • Plaidoirie de Maître Antoine CASUBOLO FERRO au procès des geôliers de Daech

    Monsieur le Président, Mesdames de la Cour,

    De tous les procès pour des faits de terrorisme qui se sont enchainés depuis le premier procès d’Abdelkader Merah, dans cette même salle en octobre 2017, ce procès est le seul qui n’ait pas un rapport direct avec un attentat. Mais il est, en fait, celui qui les relie tous, peu ou prou. Non seulement parce que les hommes que vous avez aussi à juger, ont pratiquement tous un lien direct avec un de ceux, sinon avec tous ceux, qui ont répandu la mort depuis 2015 sur notre territoire. Mais aussi parce qu’il nous a fait remonter le temps, jusqu’au moment même où cette organisation terroriste, l’Etat islamique, allait se créer. Au moment même où l’horreur, la brutalité, la cruauté, la bestialité ont acquis droit de cité. Quand chez ces hommes, l’humanité s’est effondrée, où le mal est devenu le bien, où la terreur s’est exercée au quotidien.

    Ils étaient 25 otages occidentaux, 14 en sont revenus, 10 ont témoigné à cette barre. Avec leurs mots mais aussi par leurs silences, ils ont déposé ce qu’ils ont gardé de leurs souffrances, de la barbarie qu’ils ont subie.

    Sans arrêt pendant plusieurs mois, c’est-à-dire des centaines de jours et de nuits, sans cesse pendant des milliers d’heures, les coups et les tortures, bien sûr, mais la faim, la soif, le froid, le chaud, les morpions, l’humiliation, le stress des positions, les suspensions, les mains menottées, les bras dans le dos, à quelques centimètres du sol, l’eau des chiottes a dit Edouard, marron comme cette barre a martelé Didier, la diarrhée, la promiscuité, la saleté, les simulacres d’exécution, les sévices sexuels, les menaces de viol, ponctués encore et toujours, par la torture et les coups, sans arrêt jusqu’à leur libération. Pour ceux qui ont eu cette chance…

    Mais comment ont-ils fait, comment font-ils pour tenir encore debout ? Dignes, tous, à cette barre, dans cette salle. Je leur dis mon respect, leur témoigne mon admiration.

    Edouard, Didier, Nicolas, Pierre…. Les quatre journalistes français, Federico, cet humanitaire italien, mais aussi Marcos, Ricardo, Daniel, Patricia, Frida, journalistes espagnols et Danois, infirmières venues en Syrie avec Médecin Sans Frontières au secours des populations, qui m’ont fait l’honneur de me désigner, aux côtés d’Isabelle TESTE, pour les assister et les représenter à ce procès.

    Peut-être ne devrais-je vous parler que de ceux-là, de mes clients comme on dit, mais il se sont exprimés à la barre et je ne veux pas aller au-delà de ce qui a été dit par eux, pour ne pas trahir leur pudeur. Marcos, Patricia, Daniel, je sais que vous savez, Monsieur le Président, Mesdames de la Cour, ce que je ne veux pas plus évoquer à leur sujet.

    Je l’ai dit tout à l’heure, 10 ont témoigné, 10 auxquels s’ajoute, on ne saurait l’oublier, Radawn, le seul Syrien à cette barre, alors qu’ils sont des centaines, sinon des milliers, victimes de l’Etat islamique qui ne témoigneront jamais. Ces Syriens dont les souffrances ont été pires que celles subies par les otages occidentaux.

    Radwan est ici, devenu la voix de ces milliers de Syriens qui ne témoigneront jamais, mais aussi celle de Kayla, sa fiancée, sa compagne, qu’il a courageusement tenté d’arracher à ses bourreaux, quitte à subir la torture à nouveau… en vain. Kayla n’est pas revenue, on ne sait même pas ce qu’elle est advenue.

    Comment ne pas les évoquer, ces grands absents, pour lesquels, ceux-là, dans le box, ont aussi des comptes à rendre. Comment oublier les parents de Kayla, justement, silencieux, dans la salle et son papa, victime d’un malaise, emmené sur un brancard par les pompiers ? Comment oublier, les parents de Peter Kassig, évoquant leur fils unique et leur maison vide, trop grande à présent, à jamais. Comment ne pas saluer, jour après jour, le courage de Bethany, l’ainée des filles de David HAINES, « un travailleur humanitaire britannique – vous a-t-elle dit – qui a passé sa vie à aider les gens pour finalement être kidnappé, torturé, tué par une bande de lâches ».

    « Allo papa… papa comment vas-tu ? Papa réponds ! … »

    Les mots de Bethany laissés sur le répondeur de son père, qu’il n’a jamais entendu, résonneront encore longtemps dans cette salle d’audience.

    Ce sont des gens comme eux qui ont créé l’Association Française des Victimes du Terrorisme (AfVT). Vous savez, l’AfVT, une de « ces associations, partie civile de papier », comme on a eu, de ce côté de la barre (désigne les conseils de la Défense), l’outrecuidance de dénommer les associations de victimes.  C’est pour toutes ces familles et par elles qu’existe l’AfVT. Pour leur venir en aide, pour les soutenir de toutes les manières possibles, pour s’entraider aussi car, chacun le sait, la disparition d’un proche détruit toute sa famille et de proche en proche toute une communauté. Et quand le temps de la médiatisation, du procès, des commémorations sera passé eh bien, elle est là, elle sera là, l’AfVT pour soutenir encore et toujours ces familles meurtries à jamais. Car « faire son deuil » n’est qu’une expression pour ceux qui n’ont jamais été réellement frappés. Pour ceux qui ont été directement frappés, en revanche, faire son deuil, ça n’existe pas. Même si l’on peut se reconstruire et, là, l’AfVT peut y aider. Elle y croit.

    Mais il est encore d’autres missions que s’est donnée l’AfVT, pour tenter de faire que l’horreur cesse, qu’il n’y ait plus de victimes, de familles à jamais endeuillées, pour qu’il n’y ait plus d’attentats terroristes.

    L’AfVT c’est aussi comprendre pour prévenir la radicalisation. Comprendre, concrètement, pour se rendre, ensuite, dans les collèges, dans les lycées, dans ces banlieues défavorisées et aussi dans les prisons, partout où elle pense qu’elle peut être utile, où des foyers de radicalisation peuvent exister.

    De procès en procès, vous savez bien, désormais, Monsieur le Président, Mesdames de la Cour, les contours du programme éducatif de l’AfVT que porte Madame ANGLADE et je ne vous en parlerai pas plus ici, d’autant que Nicolas HENIN, qui répond toujours présent aux sollicitations de l’AfVT, pourrait sûrement vous en parler aussi bien que moi. L’AfVT l’en remercie vivement. Et moi aussi !

    Par deux fois, d’ailleurs, vous les avez peut-être aperçus au fond de la salle, ces élèves de terminale qui ont reçu Nicolas dans leur lycée cette année. Avec leur professeur et madame Anglade, ils sont venus à l’audience, car, ça aussi, c’est important d’assister à un procès, de montrer que le procès, équitable, l’état de Droit, les droits de la défense, ce ne sont pas que des mots, que des concepts, mais que ça existe.

    Alors, en l’espèce, comme on dit, s’agissant des faits qui nous occupent, comment ces trois là, en sont-ils arrivés là ?

    Il vous appartiendra, Monsieur le Président, Mesdames de la Cour, de juger de leur culpabilité et de les condamner le cas échéant.

    Nous, parties civiles, ne sommes pas là pour porter l’accusation. Bien sûr, nous sommes au soutien du Ministère public, mais c’est à lui seul que cette charge revient.

    Alors comprendre…D’abord, comprendre, donc, comment ceux-là, une poignée, en France, une poignée dans le monde ont-ils pu trouver dans l’Islam, une justification à leurs crimes ?

    Des millions de Français sont musulmans. Près de deux milliards d’humains dans le monde sont musulmans. Un quart de l’humanité est musulmane et 99% de ceux-là, sinon plus, les condamnent, condamnent DAESH, condamnent leur lecture de l’Islam, si tant est qu’ils en aient une, condamnent l’ignominie, les salissures faites à leur religion.

    Comment une poignée peut-elle croire qu’elle a raison contre tous, comment une poignée peut-elle faire d’une religion la justification d’assassinats, de massacres au nom de Dieu ? Kahina Houry, la veuve présumée de Salim Benghalem, vous a répondu à ce sujet, en visio-conférence, depuis sa prison :

    « On était tellement à fond – vous a-t-elle dit – on se sentait tellement supérieurs aux autres. On s’est mis à la place de Dieu… »

    Mais alors, comment comprendre qu’en se mettant à la place de Dieu, ces hommes aient pu sombrer, basculer, dans la bestialité ?

    Je dis bestialité car ce qu’ont subi les otages, voire les prisonniers syriens, se situe bien au-delà de la monstruosité même du terrorisme. Et quand je dis bestialité, je ne suis même pas sûr que le mot soit approprié. Je ne suis même pas sûr, en effet, qu’il y ait des animaux qui prennent plaisir à frapper, à torturer, à faire souffrir leurs congénères, comme a pris plaisir à le faire Mehdi NEMMOUCHE… ou pour le moins Abou Omar, puisqu’il faut vous laisser le temps de trancher par votre verdict, s’il s’agit bien du même homme, bien que cela ne fasse aucun doute du côté des parties-civiles, comme pour tous ceux qui ont entendu les témoignages des ex-otages et vu les images des caméras de surveillance de l’hôpital d’Alep.

    Mehdi NEMMOUCHE… Je dois avouer que si l’homme me dégoute, désolé, j’ai eu beaucoup de peine pour le petit garçon qu’il a été. Abandonné par sa mère à la naissance, d’un père inconnu, la DDASS, une famille d’accueil, Les Vasseur, ces gens qui l’ont aimé, qui l’ont chouchouté et puis, brutalement, on l’arrache de ce foyer. De force, il se doit de devenir musulman. On nous a dit comment, par quel acte à 9 ans. Et on lui refuse la profession de foi, d’entrer désormais dans une église. Surtout, il n’a plus le droit d’appeler ces gens qui l’ont élevé, et qu’il aime, : papa et maman. Et il y a ce cri, rapporté par un membre de la famille Vasseur que vous nous avez lu, Monsieur le Président :

    « Mais alors, je ne suis rien ? Je n’existe pas ? »

    Ce cri m’a fait penser à ce qu’avait déclaré Monsieur TREVIDIC lorsqu’il avait été entendu lors du procès des attentats du 13 novembre 2015. De mémoire il nous a dit : « vous savez un Paris-Istanbul, ça vaut combien ? 200 € ? ce n’est rien. Avec 200 €, il suffisait de passer en Syrie et on pouvait commencer une autre vie, rejoindre DAESH et devenir quelqu’un ».

    N’est-ce pas là, l’itinéraire de M. NEMMOUCHE, ce délinquant reconverti dans le nettoyage ethnique islamiste ? Au sein de l’organisation Etat Islamique, Mehdi NEMOUCHE, n’est-il pas devenu quelqu’un, lorsqu’il massacrait d’anonymes syriens, lorsqu’il sévissait sur les otages français, lorsqu’il s’est imposé comme interlocuteur à Didier FRANÇOIS, ce journaliste respecté qu’il qualifiait de « grosse merde » et dont il écrasait les ongles dans le même temps ?

    Et n’est-il pas devenu quelqu’un maintenant ? Maintenant qu’il a fait presqu’aussi bien que son modèle, Mohamed MERAH, « le plus grand français que la France ait produit », en assassinant aussi lâchement que lui quatre personnes au Musée Juif de Belgique à Bruxelles ?

    Pour autant, ses leçons d’histoire me sont restées en travers de la gorge, sa posture de combattant de la liberté m’a écœurée, quand on sait ce qu’il a fait subir aux prisonniers syriens, aux Yézidis dont il se vantait d’avoir violé les femmes, tué les grands-mères égorgé les bébés.

    Monsieur NEMMOUCHE, qui torturait des journalistes, sait-il, qu’ils ont dénoncé en leur temps, les exactions en Indochine, la torture en Algérie ? Que sans eux, on n’en aurait rien su. Et que faisait en Syrie, Edouard, Nicolas, Didier, Pierre, Marcos, Ricardo, Daniel, sinon documenter pour dénoncer les crimes de Bachar El Assad contre son peuple, sans savoir que surgirait pire que Bachar pour le peuple syrien, des hommes comme lui, Nemmouche et sa clique d’assassins.

    Sait-il où se trouve en ce moment même Edouard ? En Syrie, encore, au péril de sa vie, encore, pour nous faire savoir, toujours !

    Sait-il où se trouve en ce moment Ricardo ? En Ukraine, au péril de sa vie aussi, pour nous faire savoir, toujours !

    Non Monsieur NEMMOUCHE, vous n’avez pas le droit de nous donner des leçons. Pas vous. Si une enfance malheureuse peut expliquer le basculement de M. NEMMOUCHE, elle n’est pas la condition nécessaire pour devenir terroriste.

    Messieurs TANEM, AL ABDALLAH, BENGHALEM, ATAR n’ont pas connu ce malheur, d’une enfance horrible. Au contraire, ceux-là, ont été choyés dans leur foyer et jusqu’à ce jour leurs proches ne comprennent toujours pas, comment ils ont pu se retrouver dans ce box, aux côtés de M. NEMMOUCHE.

    Pourquoi, ils ont rejoint, comme lui, l’Etat islamique. Même si ce dernier s’est distingué par sa cruauté, par son sadisme, ils sont, comme lui, si l’on en croit l’ordonnance de mise en accusation qui les a renvoyés devant vous, des tortionnaires, des assassins. Alors, même s’ils le nient, ils ont commis les mêmes exactions, les mêmes horreurs et l’audience, jour après jour, n’a cessé de nous en apporter des preuves, accablantes, pour chacun d’eux.

    Comme vous l’avez fait remarquer, Monsieur le Président, pour chacun de ces trois hommes dans le box, ce que l’on pouvait trouver à charge dans le dossier d’instruction, faisait penser à un puzzle. C’est l’image que vous avez donné dans les trois cas. Un puzzle avec des pièces éparses, de côte en côte, qui ne prennent sens qu’une fois assemblées les unes aux autres. Mais j’ai envie de dire, que cette image du puzzle peut encore être précisée.

    Pour Monsieur NEMMOUCHE, on a l’impression d’avoir entre les mains un puzzle, comme on en trouve en classe maternelle. Quelques gros cubes, que seuls les enfants de trois-quatre ans mettent du temps à reconstituer. Et encore !

    Avec Monsieur TANEM, au premier jour du procès, on pouvait penser que les pièces seraient plus nombreuses, le puzzle plus difficile à reconstituer. Mais non, en fait ! En niant l’impossible il faut dire que M. TANEM nous a beaucoup aidé.

    Comme vous, Monsieur le Président, on ne peut que s’étonner, après avoir vu, sur les images de vidéo surveillance de l’hôpital d’Alep, Monsieur TANEM, kalashnikov à l’épaule suivre dans les sous-sols de cet hôpital, Abou Obeida, le chef régional de l’Amniyat, en charge de la gestion des otages, dont il était le garde du corps, ce qu’il ne conteste pas, dire qu’il ne savait rien des otages, sachant que ces derniers ont ensuite été transférés à Cheikh Najjar dont Salim BENGHALEM, son copain, qu’il a hébergé, puis qui habitait sur le même palier, avait la responsabilité !

    Et que dire de son silence, de sa réponse alambiquée pour ne pas reconnaitre Mehdi NEMMOUCHE sous la kunya d’Abou OMAR dont on sait avec certitude qu’il a utilisé le téléphone, plusieurs fois à quelques minutes d’intervalle, si ce n’est la peur, d’avoir à dénoncer.

    Cette peur, aussi bien dans le box que dans le prétoire, à cette barre, lors de la déposition de certains témoins, venus à contre-cœur, sachant ce qu’ils risquaient, était presque palpable. Et la menace de mort reçue, ce weekend, par le dernier témoin de la semaine dernière est venue, bel et bien, la confirmer. Décidemment, la bête n’est pas morte. Loin s’en faut…

    Et Monsieur Kaïs AL ABDALLAH en est à nos yeux la preuve bien vivante. Pour lui les pièces du puzzle sont encore plus petites, certes, mais encore plus nombreuses, qui s’assemblent encore une fois sans trop de réelle difficulté, au terme de la dernière semaine d’audience qui lui fut consacrée.

    Ce tutoriel de 4200 pages consacrées à la confection d’explosifs, cette bibliothèque qu’il s’est constitué sur le même sujet…

    J’ai dit que ce n’était pas à nous de porter l’accusation, je vais donc m’arrêter là, moins en dire sur lui. Le réquisitoire demain sera sans nul doute, particulièrement édifiant. Mais de toutes les pièces, constituant le puzzle des charges qui pèsent sur Monsieur AL ABDALLAH, comme ce tutoriel retrouvé en sa possession, cette menace de mort, contre le dernier témoin, ne fait que confirmer ce qu’on pouvait déjà penser de lui. Même en prison, l’homme est toujours aussi dangereux.

    Aussi, lorsque j’ai dit au début de ma plaidoirie que, tous dans le box avait peu ou prou, un lien direct avec un de ceux, sinon avec tous ceux qui ont répandu la mort, depuis 2015 sur notre territoire, ne croyait pas que j’excluais Monsieur AL ABDALAH, bien au contraire, sachant qu’il était sans aucun doute un des hommes les plus importants de DAESH à Raqqa, la capitale de ce proto-Etat. Sachant également qu’il a rejoint l’Europe à l’été 2015, c’est-à-dire en même temps et de la même façon que la plupart des hommes qui sont passés à l’action à Paris le 13 novembre 2015 et à Bruxelles le 22 mars 2016. Peut-il s’agir que de coïncidences ?  Ça fait beaucoup, non ?

    Alors au terme de ces trois semaines d’audience, pour conclure, et de ce retour dans le passé de DAESH, j’en ai tiré deux certitudes, au moins…

    La première, c’est que pour chacun des trois accusés, il ne vous manque aucune pièce maîtresse de leur puzzle, pour entrer en voie de condamnation.

    La deuxième, c’est que le terrorisme, la voiture piégée n’est pas l’arme du pauvre mais l’arme des lâches.

    L’arme du pauvre, c’est le stylo. Et les vrais combattants de la liberté, ils sont bien de ce côté de la barre (Désigne les journalistes parties civiles).

  • Accompagnement et soutien aux victimes de l’attaque au couteau de Mulhouse du 22 février 2025

    Dans le cadre de ses missions et de sa solidarité fraternelle, l’AfVT se tient à la disposition des victimes et de leurs familles pour les accompagner et les soutenir.

    N’hésitez pas à nous contacter : 0141 05 00 10/ contact@afvt.org

  • Il y a 10 ans aujourd’hui : L’AFVT se souvient et n’oublie pas les attentats de Copenhague

    COMMUNIQUE DE PRESSE

    Paris, le 12 février 2025

    14 /15 février 2015 – 2025

    L’AFVT se souvient et n’oublie pas les attentats de Copenhague

     

    François Zimeray, alors ambassadeur de France au Danemark, a été une des victimes de cet attentat, ciblé dans l’exercice de sa mission au service de notre pays quelques semaines après les attentats de janvier 2015 à Paris.

    En droite ligne des attentats de Paris

    Après les attentats de Paris en janvier 2015, l’AFVT rappelle les attentats de Copenhague des 14 et 15 février, hélas largement effacés de la mémoire collective et rappelle la mémoire du réalisateur danois Finn Nørgaard, tué lors de l’attaque.

    François Zimeray, Ambassadeur de France visé pour punir la France

    En soutien aux caricaturistes, à l’occasion d’une conférence publique dont le thème est « Art, blasphème et liberté d’expression » François Zimeray est invité à prendre la parole. Les spectateurs et les intervenants sont visés par un terroriste radicalisé dont le but est de faire un maximum de victimes.

    En fuite, le terroriste continuera à tuer dans un second attentat le lendemain devant la grande Synagogue de la ville, faisant en tout 2 morts et 5 blessés.

    François Zimeray a quitté la diplomatie et repris son métier d’avocat en dédiant son expérience aux droits de l’Homme, Il a été président de l’AfVT de 2021 à début 2023.

    Aujourd’hui, il fait partie du groupe d’avocats qui représentent l’AFVT dans les procès de terrorisme, notre association lui exprime son indéfectible amitié.

    Dans une récente interview parue dans le numéro de Charlie Hebdo (29 janvier 2025) François Zimeray déclare :

    « Ce que j ‘ai appris à travers cette expérience, mais aussi comme Président de l’Association Française des Victimes de Terrorisme, c’est que ce dont une victime a besoin, ce n’est pas d’une médaille, c’est une forme de reconnaissance de ce qu’elle a traversé, à minima qu’il n’y ait pas de déni ».

     

    Contact Presse AfVT : contact@afvt.org /01 41 05 00 10

     

     

  • Plaidoirie de Maître Pascale EDWIGE au procès de l’assassinat de Samuel Paty

    Une étoile est née,

    En 1954, le réalisateur Georges Cukor du film « A star is born », traduit en français par « une étoile est née », n’aurait certainement jamais pensé à la trajectoire tragique de son intitulé…

    Pas plus que la dessinatrice d’un journal satirique en septembre 2012, elle-même inspirée par le fameux Walk of Fame d’Hollywood, qui a cherché à ironiser sur un film qualifié de raté « Innocence of   Muslims »,

    Diffusé une seule fois en juillet 2012 devant moins de 10 personnes dans une salle de ce célèbre trottoir hollywoodien, mais qui va embraser le Moyen-Orient et provoquera de nombreux blessés et morts dans le monde ;

    Ce film projetait un Mahomet très sexualisé, avide de relations bisexuelles ;

    Sans en faire son avocate puisqu’elle s’en est longuement expliquée, il est légitime de penser que la dessinatrice Coco ne faisait donc que caricaturer une actualité de l’époque où le prophète Mahomet était la star lascive malgré lui et ainsi titrait son dessin « Mahomet : une étoile est née ! ».

    Trois ans plus tard, cette même dessinatrice verra ses amis et collègues de travail se faire massacrer à la kalachnikov par deux frères persuadés d’avoir vengé le prophète en tuant en raison d’une offense vécue comme telle liée à des caricatures, après une attaque mais sans faire de victimes au sein de la rédaction deux ans plus tôt ;

    Cinq ans plus tard, en plein procès des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015, un professeur d’histoire-géographie sera décapité à quelques centaines de mètres de son collège par un jeune islamiste radical qui estimera aussi venger le prophète en raison de la diffusion de cette caricature de Mahomet à des élèves dans le cadre d’un cours sur la liberté de la presse et la liberté d’expression ;

    Fier de son acte, le terroriste prendra le cliché de la tête décapitée du professeur et la diffusera via son compte twitter ;

    Nous voilà 70 ans plus tard, nous voilà dans un procès, qui pour des questions procédurales a été scindé en deux temps, mais qui se comprend au regard de l’ensemble des personnes impliquées, telles des séquences cinématographiques d’un film d’horreur dont le terrorisme nous impose sa projection ;

    Monsieur le Président,

    Mesdames Messieurs de la Cour

    Le 16 octobre 2020,

    Conflans- Sainte- Honorine rejoint la trop grande liste de nos chocs nationaux,

    Un acte d’une exceptionnelle barbarie va sidérer une famille, un collège, la France et le monde ;

    Le 16 octobre 2020, un enseignant est mort car il avait le tort, selon certains radicaux, d’enseigner l’ouverture d’esprit ;

    Le 16 octobre 2020, le terrorisme a ciblé l’école de la République, c’est-à-dire son futur ;

    L’Association française des Victimes du Terrorisme, via Madame Chantal ANGLADE, est venue à cette barre vous dire comment quasi immédiatement après ce drame, une main tendue a été portée à tous, élèves, professeurs, principale du collège, à l’ex-compagne de Monsieur Samuel PATY.

    Certes comme une chaîne de solidarité humaine inhérente à tout attentat,

    Comme pour apporter un peu de leurs lumières dans la noirceur du moment ;

    Parce que tous leurs membres savent dans leur chair la douleur d’une telle épreuve,

    Parce qu’il n’y a pas de manuel de survie quand on apprend la mort d’un frère qui avait eu le malheur de prendre un avion DC10,

    Ou d’une mère qui n’imaginait pas apprendre par la télévision une attaque en Égypte où sa fille était partie en voyage scolaire,

    Parce qu’un militaire qui était de sortie pour retirer de l’argent, doit désormais apprendre à être tétraplégique depuis 2012 et vivre depuis à l’hôpital des Invalides ;

    Parce que personne n’a appris à survivre à une prise d’otages dans une salle de concert ou à des balles de kalachnikov, brisant l’insouciance d’un moment de fête ;

    Parce que toutes les victimes d’attentat sont tatouées à jamais par ces blessures visibles et invisibles que les mots ne suffisent plus à décrire ;

    Parce que l’absence imposée par le terrorisme n’a d’autre réponse que la présence spontanée par l’humanisme, l’AfVT s’est portée volontaire à épauler toute victime de ce drame.

     

    Mais l’AfVT a très vite compris que cet attentat avait quelque chose de différent des autres, sans hiérarchiser la douleur, mais en reconnaissant son caractère inédit.

    Car toucher au pilier de la transmission de la connaissance républicaine c’est-à-dire au développement serein du savoir, c’est toucher au cœur de la raison d’être de nos enseignements et ainsi déstabiliser, dans tous les sens du terme, les cerveaux, y compris les plus aguerris ;

    Comment ne pas voir dans ce geste atrocement chirurgical et intentionnellement choquant la finalité ultime du terrorisme islamiste ?

    Un des agents de la SDAT nous l’a dit : Monsieur Samuel PATY était déjà mort par une perforation thoracique, de sorte qu’il n’y avait nul besoin d’en rajouter…

    Sauf à intentionnellement forcer le trait, verser dans le spectaculaire pour encore terrifier le plus grand nombre ;

    Ce qui fait que cet attentat est inédit, et au-delà de toutes les symboliques que l’on pourrait en déduire, c’est qu’il résume le but ultime de ce mal : un corps sans tête.

    Autrement dit, une société sans cerveaux, étêtée de toutes réflexions ou esprit critique, ou de mémoires, réduite à une fonction organique restreinte,

    À bas l’intelligence, vive l’endoctrinement ! À bas la pensée, vive l’absurdité !

    À bas l’élévation, vive l’asservissement ! À bas l’éducation, vive la soumission !

    Une chute vertigineuse de l’esprit des Lumières sur le bitume de l’obscurantisme ;

    Réfléchir est difficile, ardu car cela présume de concevoir des idées contraires, quitte à revenir sur son idée première ou tout simplement l’abandonner.

    Et pour concevoir l’altérité, le contradictoire, c’est-à-dire ce que nous vivons tous ici dans ce procès, encore faut-il éduquer le cerveau, c’est-à-dire l’entraîner à pratiquer une gymnastique intellectuelle, où l’apprentissage se veut patient, évalué, diversifié et aussi laborieux ;

    Le cerveau n’intéresse nullement le terrorisme, sauf pour l’anéantir en rendant impossible toute critique ;

    Parce qu’il sait qu’il est plus facile de détruire que de construire.

     

    Un cerveau tétanisé ou inexistant, ne connaît pas sa propre histoire, n’est plus en mesure d’offrir de résistance intellectuelle et physique à une idéologie où le sens des mots est détourné, non contextualisé, où le mensonge est érigé en vérité, où la violence se justifie au nom d’une paix sociale fantasmée ;

    Résistance… même dans cette Cour la portée de ce mot a été dévoyée pour sublimer des actes pourtant désespérément ignobles.

    Effectivement, il semblerait que nous ayons parmi les accusés des figures telles que Jean Moulin, ou encore des Rosa Parks à entendre leurs versions des faits,

    Et il serait demandé à la Cour de condamner des combattants des injustices, des futurs prix Nobel de la paix ou prix Pulitzer tant leurs militantismes et leurs œuvres s’inscriraient dans ce que l’humanité a de meilleur ;

    Dans cette salle, lors des débats, celle dont le mensonge originel est le clap de départ de l’invention d’une fausse victime, celle qui encouragera le terroriste jusqu’à la dernière minute, cette personne sans qui le professeur PATY et sa famille vont vivre un enfer, cette personne a été un moment, entendez bien, comparée à Rosa Parks !

    Je doute d’ailleurs que l’intéressée sache l’histoire de cette femme qui a résisté à l’oppression des lois ségrégationnistes et raciales aux États-Unis en refusant de se lever dans un bus où la place était réservée aux blancs ;

    Rosa Parks est restée assise pour se tenir debout face au racisme ;

    Rosa Parks n’a pas menti pour obtenir une place ou se créer une histoire, ou se donner de l’importance dans une quête narcissique ;

    En restant assise, Rosa Parks s’est affranchie de façon pacifique de son statut de victime du racisme et est devenue une étoile inspirante de la lutte pour les droits civiques des noirs partout dans le monde ;

    Non, cette adolescente n’est pas digne d’une telle comparaison et restera dans cette histoire une menteuse professionnelle dont même le Ministère public devant le Tribunal pour enfants l’interrogera pour savoir comment elle pouvait à ce point imiter les comportements d’une victime, comme une actrice digne d’Actor studio, alors qu’elle n’avait fait que mentir, encore et encore.

    Nous avons aussi entendu, dans cette salle, raviver la figure de Jean Moulin pour justifier le relativisme d’une qualification terroriste : « après tout Jean Moulin ne serait-il pas un terroriste du point de vue des Nazis » ? a tranquillement interrogé un accusé pour légitimer ses combats idéologiques faisant d’Israël le III Reich et le Hamas l’équivalent de la résistance française.

    Entendre reparler du groupe terroriste HAMAS comme un groupe de résistance, est une claque, un révisionnisme aux victimes d’avant, pendant et après le 7 octobre 2023 violées, brulées vivantes et dont la France compte encore aujourd’hui des otages ;

    Cette indécence intellectuelle où les bourreaux seraient les victimes pour justifier l’injustifiable est inacceptable ;

    L’empreinte éternelle d’un homme ou d’une femme dans l’histoire ne se décrète pas ;

    Surtout elle ne s’abaisse à une quelconque comparaison victimaire pour tenter de s’étoffer, elle se suffit à elle-même ;

    J’invite à ce titre toute personne à se rendre au Panthéon et chercher une plaque au nom de Louis DELGRES ;

    Ce nom vous est certainement inconnu puisque ce pan de l’histoire de France est malheureusement peu connu,

    Mais le 10 mai 1802, à l’âge de 36 ans, ce commandant adresse « à l’univers entier le dernier cri de l’innocence et du désespoir » pour s’indigner que Napoléon BONAPARTE veuille rétablir l’esclavage en Guadeloupe puisque ce dernier estimait que : « la liberté est un aliment pour lequel l’estomac des nègres n’est pas préparé ».

    En réponse à ce crime contre l’humanité, Louis DELGRES déclarera :

    « La résistance à l’oppression est un droit naturel. La divinité ne peut être offensée que nous défendions notre cause ; elle est celle de la justice et de l’humanité ; nous ne la souillerons pas par l’ombre du crime ; Oui nous sommes résolus à nous tenir à une juste défensive, mais nous ne deviendrons jamais les agresseurs ;

    Pour vous, restez dans vos foyers ; ne craignez rien de notre part. Nous vous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés et d’employer tous les moyens à les faire respecter par tous ».

    Il revendiquait ainsi le droit de résistance face à l’oppression et lançait, dans le même temps, un appel à la fraternité.

    Cette même fraternité qui guidera Jean Moulin à choisir de subir la torture plutôt que de signer en tant que préfet une déclaration accusant des unités de tirailleurs africains d’avoir commis des atrocités envers des civils, en réalité victimes des bombardements allemands ;

    Nous ne pouvons donc accepter dans cette salle que soit salie la mémoire de grands hommes qui n’ont jamais menti et dont le sacrifice n’a jamais été une volonté d’être starisé sur l’autel de l’offense ;

    Cet habillage du vocabulaire est le propre de la propagande : user de mots, de situations, de rhétorique, de préférence répétée, pour mettre en cadence une opinion et ainsi endoctriner, voire embrigader dans le but d’un passage à l’acte ;

    La propagande joue sur l’émotion comme la peur et la colère, sur le ressenti supposé ou réel, falsifie l’information, bref elle réinvente l’histoire ;

    Elle victimise l’émetteur pour mieux faire réagir le récepteur ; Quoi de plus légitimant que de se qualifier de victime ?

    Que de plus humain que de rendre justice à la victime ?

    Ces costumiers du langage usurpent le qualificatif de victimes ;

    L’AfVT en est le témoin : nombre d’entre elles ignorent qu’elles le sont ou culpabilisent à l’idée d’en être une, comme une pudeur ou une gêne d’avoir survécu à un attentat ;

    Ce sont des étoiles qui s’ignorent parce qu’elles illuminent sans le savoir notre perception de l’après, nous qui espérons pouvoir être protégés de ce fléau qui peut nous toucher à n’importe quel moment ;

    Et même quand ce statut de victime est assumé, leur aspiration est justement de ne pas être réduites à cette qualification ;

    Au contraire, avec une extraordinaire lucidité sur tous les maux qui les traversent, pour certaines à vie, ces victimes de l’horrible, même dans leurs colères ne déforment pas leurs histoires pour coller à un narratif choisi, encore moins pour maquiller le réel ;

    Elles vont se faire des messagers pacifiques pour une prise de conscience ;

    Et avec l’AfVT, des victimes iront dans les collèges et lycées pour dialoguer, répondre sans tabou aux questions d’une jeunesse avide, curieuse ;

    Autrement dit, l’aspiration pour ces victimes est le dépassement de soi par la transmission, comme Samuel PATY, notamment en milieu scolaire via des œuvres artistiques ou un sujet menant à la réflexion,

    Là où au contraire, les fossoyeurs audiovisuels du réel du terrorisme ne cherchent pas la contradiction mais simplement à répandre leur narratif pour leur propre agenda ;

    En réalité, l’authenticité n’intéresse pas la propagande car elle part du réel, là où précisément la propagande la fuit pour y insérer ses fake news ;

    Elle est même le ferment du terrorisme qui pour atteindre les esprits, des plus jeunes surtout, calcule savamment l’impact de ses interventions, en usant d’éléments de langage

    L’acte terroriste est une vaste opération de communication pour semer le trouble à grande échelle et pour rendre attractifs les futurs artisans d’une industrie qui ne connaît pas la crise puisqu’elle les provoque et s’en nourrit ;

    Aussi, le terrorisme a besoin de réalisateurs, de monteurs, de prise de vue, d’un storytelling, d’acteurs et d’un outil de diffusion efficace à moindre coût ;

    N’est-ce pas précisément ce qu’offrent les réseaux sociaux ?

    Nul besoin d’école, seul suffit le portable pour vous autoproclamer journaliste, influenceur, critique de la pensée, expert en tout genre, visionnaire, prêcheur, psychiatre, avocat, juge ;

    Ce cyberespace, sans régulation dissuasive, propage les désinformations à la vitesse du clic irréversible ;

    Cet outil sera légitimé par la pandémie du Covid en 2020 puisque confinement oblige, nos moyens de communication numérique devenaient nos liens familiaux, sociaux ;

    Nous l’avons vu dans cette salle, si pour certains la voie numérique était nouvelle, force est de constater que les jeunes y étaient déjà largement familiarisés, comme un monde parallèle au monde réel où Snap Chat, Facebook, Whatsapp, Twitter, Youtube, Télégram ou Tik-Tok constituent des organes vitaux sans lesquels ils se sentiraient amputer ;

    Des réseaux sociaux, ou comme dirait l’humoriste Laurent Gerra, les réseaux des cas sociaux, des réseaux où le nombre d’amis accumulés virtuellement vous fais croire à une notoriété que la vie réelle ne vous accorderait jamais ;

    « Je clique donc je suis »

    Ce virtuel où l’apparence et le buzz sont plus vendeurs que l’articulation de la pensée ;

    Il n’y a qu’à regarder la qualité des échanges : plus courts possibles, le moins de mots et les plus spectaculaires possibles, avec des émojis ou smileys ou encore des inventions de contractions de mots que même la pierre de rosette n’aurait pas décryptées !

    Dans cet univers de contraction institutionnalisée comme mode d’expression de la pensée, c’est à celui qui hurle le plus fort et qui maîtrise les arcanes de la médiatisation que revient l’attention ;

    Peu importe la vérité, peu importe le contenu, pourvu que l’audience fasse le reste ;

    En 2020, en octobre 2020 nul n’ignore pour être ou ne pas être Charlie que les caricatures du prophète sont un sujet potentiellement mortel

    En d’autres termes, s’exprimer positivement sur des caricatures ayant trait à l’Islam vaut votre tête mise à prix ;

    Le professeur l’a payé de sa vie, en pensant susciter le débat, il avait donné l’occasion sans le savoir à perpétuer la sentence de ceux qui osent caricaturer le Prophète ;

    Le blasphème rimant avec chrysanthèmes

    Et qu’on ne vienne pas me dire que Monsieur PATY a discriminé ici, car s’il n’avait rien dit, nul doute que les mêmes lui auraient reproché de ne pas avoir pris les précautions nécessaires pour éviter de choquer ;

    Le vrai sujet n’est pas la discrimination qui est la ruse trouvée pour détourner l’attention, et justifier le déferlement d’anathèmes par la suite.

    Non le vrai sujet ici est d’avoir montré une caricature du prophète ! Il n’y a qu’à reprendre les mots utilisés :

    • De cours sur la liberté d’expression, on parlera de cours sur l’Islam
    • Des messages WhatsApp ne seront insistants que sur le respect dû au prophète
    • Et la viralité de cette fausse rumeur n’existera que parce que précisément l’offense ultime aurait été effectuée

    Sans le focus sur la caricature, une simple discrimination n’aurait jamais suscité à elle seule, en si peu de temps une telle déflagration : rendez-vous compte en moins de deux semaines Monsieur PATY est tué !

    Dans ce procès final clôturant la séquence judiciaire des mineurs impliqués et condamnés l’année dernière,

    Monsieur le Président,

    Mesdames et Messieurs de la Cour

    Vous aurez à peser des faits qui ne pourront jamais être comparés dans la balance de la justice à une opinion ou une croyance ;

    Vous aurez à rappeler que rien ne justifie que la haine, la falsification, la violence et la menace soient des moyens de se faire justice ;

    Dans cet enchaînement causal, dans cette mise en scène de la haine, votre arrêt sera une notification vibrante à l’endroit de notre premier réel réseau social qu’est notre République ;

    Cette République déjà meurtrie par ceux qui sont morts pour des caricatures, celle qui pleure encore la tragédie de Conflans-Sainte-Honorine et d’Arras et fait inévitablement écho aussi à la mort en 2012 dans une école juive d’un professeur ;

    Oui, il ne faut pas oublier, même si le terroriste visait une école juive, un professeur avait déjà été tué par le terrorisme islamique, comme un crime prémonitoire à celui du 16 octobre 2020 …

    Samuel SANDLER, père et grand-père des victimes, était administrateur de l’AfVT

    Il n’est désormais plus de ce monde, mais il faisait partie de nombreux volontaires de l’association à se rendre au collège pour rencontrer les élèves ;

    Hugues , survivant des attentats de Bombay en novembre 2008, et Arnaud , frère de Philippe , rescapé de l’attaque à la rédaction de Charlie Hebdo, sont venus porter réconfort aux élèves ;

    Pour les remercier, un élève a fait des dessins avec 8 étoiles et deux cœurs en leur disant « merci d’être venus nous aider, ne changez pas pour les terroristes sinon ils auront gagné ».

    Ne changeons pas l’histoire de ce professeur ;

    Au contraire, remercions-le infiniment d’être venu éclairer nos esprits, d’avoir cultivé l’intellect des générations futures, d’avoir élevé les consciences des actuels et futurs citoyens ;

    Avec Samuel PATY, une magnifique étoile est née !

    Monsieur le Président,

    Mesdames et Messieurs de la Cour,

    À l’heure où le Musée national dédié aux victimes du terrorisme est abandonné, À l’heure où des minutes de silence en classe ne sont pas respectées,

    À l’heure où son nom a été vandalisé dans un square en sa mémoire,

     

    Au nom de la mémoire et de la justice, que vive à jamais son éclat !

    Et à ceux qui ont voulu et veulent toujours l’éteindre, je répondrai par Guillaume APPOLINAIRE :

    « Il est grand temps de rallumer les étoiles »

  • Plaidoirie de Maître Antoine CASUBOLO FERRO au procès de l’assassinat de Samuel Paty

    Monsieur le Président, Mesdames Messieurs de la Cour

     

    Tout au long de ce procès, j’ai eu l’honneur d’assister et de représenter l’AfVT, l’Association française des Victimes du Terrorisme, avec ma consœur, Maître Pascale EDWIGE qui vient de s’exprimer. Je m’associe à ce qui vient d’être dit et n’ai rien, pour l’heure, à rajouter.

    J’ai également eu l’honneur, avec ma consœur, Me Isabelle TESTE, d’assister et de représenter les collègues de Samuel Paty, seize collègues, professeurs, principale-adjointe, CPE et agent d’accueil, pour lesquels, je soutiendrai leurs constitutions, voire leurs réitérations, lors de l’audience civile que vous fixerez.

    S’ils ont tenu à se constituer à l’ouverture de ce procès, comme ils l’ont déjà fait devant le Tribunal pour enfants l’an dernier, ce n’est pas pour venir chercher un quelconque « diplôme de victime » comme nous avons pu le lire. Ils n’en ont pas besoin. Des mots dictés, sans aucun doute par la colère, que nous comprenons. Que nous partageons.

    S’ils sont là, c’est d’abord pour la famille de Samuel PATY.

    Pour se tenir, assis, discrets, mais à leurs côtés, au plus près d’eux, au plus chaud j’ai envie de dire. Pour honorer la mémoire du fils, du frère, de l’oncle, du père. À leurs côtés, sur le banc des parties civiles.

    Les cauchemars, la peur, l’angoisse, la fin d’un rêve et d’une carrière, les changements de vie… Quels que soient leurs traumatismes, rien n’est et ne sera jamais à la hauteur, à l’aune de la douleur, de la souffrance, des cauchemars éprouvés par les proches de Samuel Paty. C’est évident ! Tellement évident, qu’il est presque incongru d’avoir à le rappeler ici.

    Ils sont là, parce qu’il fallait qu’ils leur disent, par leur présence, qu’ils n’oublieront jamais Samuel. Que le collège, non plus ne l’oubliera pas. Tous les jours, ils y font vivre sa mémoire et, bien sûr, le Collège du Bois d’Aulne s’appellera, s’appelle aujourd’hui, Collège Samuel Paty. Ils l’ont souhaité. Son conseil d’administration l’a voté. À l’unanimité.

    S’ils sont là aussi, c’est pour honorer la mémoire de Samuel Paty.

    Qui peut imaginer que ces profs auraient pu faire cours, « normalement », comme si rien n’était arrivé, comme si l’horreur n’avait pas été perpétrée contre leur collègue, pendant qu’ici se tiendrait le procès de ces hommes, de cette femme ?

    Pendant que seraient décortiqués les faits, les actes, les mots, oui, « La Force des mots » des uns et des autres, que seraient démontées les roues dentées de l’engrenage qui a broyé leur collègue ?

    Samuel était un des leurs. De leur équipe pédagogique. Tout simplement. Un prof d’histoire, sans histoire, anonyme comme eux, comme des milliers d’autres en France, qui se croisent à l’entrée du collège, le matin, au détour d’un couloir ou dans la salle des profs, avec lequel on discute de choses et d’autres.

    « Avec Samuel, on s’entendait bien. Se souvient un professeur. On n’avait pas de classes en commun cette année. On partageait ensemble un créneau « Devoirs faits ». Souvent, quand il allait se prendre un café en salle des profs au début du créneau, il me demandait si j’en voulais un. Et souvent, je disais oui. Il me rapportait le café dans sa tasse R2/D2. Il était comme moi, un grand fan de Star Wars. On disait qu’on irait voir un film bientôt au cinéma. Et qu’on referait des parties de ping-pong comme l’an dernier ».

     

    « Samuel, c’était un prénom pour moi, pour mes collègues dit un professeur.

    Pas un surhomme, pas un surprof, comme on l’a présenté après pour tenter de l’ériger en héros « mort pour la République », comme si cela pouvait donner un sens à cet attentat. Mais un mec qu’on a connu. Qui avait un sac Eastpak à plus de 40 ans et qui portait des baskets de tennis. Qui tenait des conversations passionnantes et parfois trop longues sur l’art à Vienne, les Cure, le néo management dans l’Éducation nationale. Qui pouvait faire des compliments lourds sur la couleur de votre robe ou des jeux de mots pas drôles. Qui avait un fils dont il était très fier.

    Un mec humble, qui parlait de Michel Pastoureau mais n’avait jamais précisé qu’il avait écrit un mémoire sur la couleur noire. Un mec avec beaucoup d’empathie :

    • « Ah, elle ne dort pas bien en ce moment, ça se voit »,
    • « Toi, c’est que tu n’arrives pas à maîtriser tes émotions ». Touchée(s).

    Un mec comme tant d’autres…

    Un prof qui faisait bien son travail, consciencieux, qui se remettait en question et essayait parfois des trucs nouveaux, pas pour faire bien mais par curiosité, qui s’intéressait aux élèves, qui voulait être tuteur, faire des projets, être référent culture, qui nous saoulait avec sa journée médiévale. Un prof comme tant d’autres. Qui a été tué comme tant d’autres auraient pu l’être ».

     

    Certains de ses collègues étaient arrivés au Bois d’Aulne avant lui, d’autres en septembre, quelques semaines seulement avant le drame. Qu’importe ! Aucun d’entre eux ne s’est jamais targué d’avoir été au nombre de ses amis, mais il a été, il a existé, il n’était pas rien, il n’était pas un chien si tant est que l’on puisse infliger à une bête le sort qu’il a subi. C’est pour ça, pour lui, qu’ils sont à ce procès.

    Non Monsieur PATY, vos collègues ne vous ont pas lâchement abandonné, ils ont fait ce qu’ils ont pu pour vous protéger, pour vous aider. En surveillant les entrées et les sorties du collège, sur les écrans de contrôle des caméras de ses abords par celle que vous n’avez pas eu le temps d’appeler l’agent d’accueil ; En se rendant à votre domicile, parce que vous ne répondiez pas au téléphone après la réunion des parents à laquelle vous n’avez pas assisté ; avec vous au commissariat pour vous soutenir ; en vous attendant le matin à 7h30 devant chez vous et en vous raccompagnant, du collège à votre domicile le soir…

    Sauf LE SOIR, LE SOIR du 16 octobre… Hélas… Leur sentiment de culpabilité est immense, à fleur de peau sur chacun d’eux, n’avoir pu empêcher l’agression, l’horreur de ce qui vous est arrivé.

    Vous l’avez entendu à cette barre. Tous, jusqu’au fond du box des accusés, l’ont entendu « ce professeur de gym », ruminer son désespoir, prolonger devant vous le cauchemar qui l’assaille toutes les nuits, ces deux trois minutes perdues dans les étages du collège, pour aller reposer un livre, après la sonnerie, ce 16 octobre, juste après avoir croisé Samuel PATY.

    Et puis son trajet en voiture… ces deux hommes au sol, ces gestes de va et vient de l’un sur l’autre qu’il prend d’abord pour un massage cardiaque mais les mains ensanglantées de celui qui se relève… je n’irai pas aller plus loin dans la description de l’horreur dont il a été le seul témoin.

    Tous ont eu peur au collège pendant ces huit jours qui ont précédé l’horreur. Lorsqu’ils ont découvert que le nom de Samuel et celui du collège avaient été publiés sur Facebook, puis que des vidéos, circulaient. Virales. Des milliers de vues, tout de suite, envoyées, renvoyées, sur des milliers d’autres comptes, sur Facebook et sur d’autres réseaux sociaux. 400 vues le samedi matin, 4 000 le dimanche soir.

    Pour mémoire, je vais vous redire, le message vocal laissé sur le répondeur du collège, par un brave homme, anonyme, bien sûr, se disant de Montpellier, le 10 octobre 2020 à 11h31 :

    « Oui, bonjour le collège de racistes ! Etant donné les informations que nous avons reçues, on va s’occuper de votre PATY, d’accord ? de votre professeur d’histoire et de votre collège… Si vous ne faites pas quelque chose rapidement, il va s’en prendre plein la gueule et votre collège aussi ! Etc.

    Concrètement, la peur s’est abattue sur le collège, lorsque son personnel a découvert que le père d’une élève, accompagné d’un représentant des Imams de France, avaient traité Samuel de voyou.

    Vous imaginez ? Un représentant des Imams de France, en plein procès des attentats de janvier 2015, après la republication des caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo, deux semaines après l’attentat près des anciens locaux de ce journal, l’agresseur ignorant qu’il avait déménagé ?

    Un représentant des Imams de France, qui menaçait d’alerter la presse, (c’est-à-dire de surmultiplier urbi et orbi, à Paris, comme à Montpellier, en France, comme à l’étranger, la notoriété du nom de Samuel et du Collège) et de rassembler devant ses grilles, des musulmans pour dénoncer un professeur qui aurait « insulté le prophète » et « discriminé des musulmans » ? Dans ce contexte, vous imaginez ?

    Bonjour le couscous républicain !

    Bonjour !

    Samuel PATY ne s’y est pas trompé, dans son mail du dimanche soir, 11 octobre, lorsqu’il écrivait à ses collègues « qu’il était menacé par « DES ISLAMISTES LOCAUX ». Et tout l’établissement aussi. A-t-il ajouté.

    Et tous ses collègues ne s’y sont pas trompés, non plus. Car si, sur le banc des accusés personne ne lit les journaux, ne suit l’actualité, n’écoute les infos, EUX, les profs, comme tout un chacun, en France en vérité, étaient au courant, savaient le contexte que je viens d’évoquer : le procès, les caricatures, l’attentat au hachoir de la rue Paul Appert du 27 septembre 2020.

    Alors, c’est la boule au ventre, après avoir pris connaissance du mail de Samuel, que les collègues se sont rendus au collège, le lundi matin.

    « Je me souviens de cette peur latente, que nous tenions à distance par l’humour, dit un professeur :

     

    « Mais non, un terroriste ne va pas venir jusqu’ici, c’est trop loin de la gare. »

    « Tu crois que je peux mettre mes chaussures à talons aujourd’hui ? Ce n’est pas pratique pour courir dans les couloirs. »

    « Et si j’entends quelqu’un entrer dans le collège, je fais quoi ? Je ferme la porte à clé et je me cache sous le bureau ? Ou je prends la fuite en direction du portail d’EPS ? 

     

    On dit que la peur est un signal que notre corps envoie à notre cerveau pour nous protéger d’un danger. Mais à partir de quand sait-on qu’une peur est rationnelle et justifiée, qu’elle nous signale un danger réel, imminent ?

     

    « J’ai tellement peur. Se souvient un professeur… Nous sommes plusieurs à l’éprouver sans trop oser faire part à tous de cette innommable angoisse. Je ne me sens pas vraiment paranoïaque. Mais je sais que l’on peut s’attendre au pire ».

    Et l’agent d’accueil, dans sa loge vitrée, celle dont on s’est moqué, qui en aurait fait des tonnes quand elle a dit sa peur à cette barre, alors qu’on avait « seulement tapoté sur sa vitre pour demander à rentrer au collège », qui n’arrête plus, ce lundi du 12 octobre, de décrocher le téléphone et se prendre des bordées d’injures.

    « L’atmosphère est électrique », relève une déléguée des professeurs, qui propose alors une réunion entre la direction et les collègues en présence du référent laïcité du rectorat, afin que chacun puisse s’exprimer et que tout soit transparent.

    Mais en fait, loin de les rassurer, cette réunion improvisée à 12h pour 17 h les a encore plus paniqués.

    « Samuel est présent, se souvient un professeur, il s’asperge frénétiquement les mains de gel hydroalcoolique. Ce que j’en retiens, c’est la peur qui nous habite tous car nous nous savons menacés.

    « Et qu’est-ce que je fais si quelqu’un tente de s’introduire dans le collège ? ». Demande un surveillant. Pas de réponse. Je retiens la gêne, la compassion à l’égard de Samuel ».

     

    « D’autres surveillants prennent alors la parole successivement pour insister sur la question, précise un professeur, également présent.

    La proviseure répond cette fois, en expliquant qu’elle sera là avec eux, pour faire rentrer les élèves avant de fermer les grilles.

     « Et alors ? qu’est-ce que ça change ? » lui lance un des surveillants. 

    « Je dis à la personne qui arrive avec un couteau : « Hey attends, je rentre les élèves et après je ferme la grille ? ».

     

    « On se fout de notre gueule marmonne le surveillant, près du professeur qui poursuit :

    Il nous dit alors : « tout est fait pour assurer votre sécurité. Ce que je vous demande c’est de ne pas exercer votre droit de retrait, car cela risque de faire enfler la polémique et d’affaiblir votre collègue en braquant les projecteurs sur lui. De même, je vous demande de ne pas parler à la presse pour cette raison ».

    Avant la réunion, Samuel avait demandé à un professeur, s’il pourrait le déposer près de chez lui, après.

     

    « J’accepte bien évidemment », dit le professeur. Et comme prévu, Samuel s’engouffre dans sa voiture à la fin de la réunion.

     

    Sur le parking plusieurs d’entre eux se retrouvent.

    « En voyant la voiture du professeur passer avec Samuel à l’intérieur. On comprend qu’il le ramène chez lui, comme tous les jours après les cours. Cela nous conforte dans cette impression que le danger est réel ».

     

     Durant le trajet Samuel met sa capuche. Il a l’air absent. Il reste silencieux avant de demander au professeur, de le déposer pas trop loin mais pas trop près non plus… »

     

    « Le reste de la semaine ressemble à un tunnel dans lequel on s’engouffre en apnée, en attendant les vacances, censées nous libérer du danger », dit un professeur.

    « Devoir nous rendre chaque jour dans ce lieu qui représente une menace nous angoisse, mais nous essayons de rationaliser ces pensées. Durant ces derniers jours, la tension médiatique semble être un peu retombée et aucun élément nouveau ne nous alerte. Nous attendons le vendredi 16 octobre à 17h comme notre salut ».

     

    Alors, le constat est simple, sans appel : par leurs agissements, par leurs propos, par leurs vidéos, les accusés ont placé Samuel PATY et tout le collège aussi dans l’axe de la menace. Dans l’axe du couteau du terroriste.

    Et je dis bien les accusés car on retrouve dans la revendication du terroriste l’adresse à Macron, comme en écho au discours des Mureaux, dans lequel, le président de la République, aurait appelé à « haïr les musulmans », évoqué, central, dans la vidéo mise en ligne le 11 octobre par l’autoproclamé représentant des Imams de France.

    Mais si tous ont eu peur pendant ces dix jours terribles, c’est pour vous, surtout, qu’ils ont eu peur, Monsieur PATY. Et ils ont admiré votre courage et votre détermination, à faire cours en ces derniers jours quand vous traversiez la cour de récré, feignant de ne pas voir les regards haineux que l’on vous jetait, de ne pas entendre les insultes que l’on murmurait sur votre passage, lorsque vous alliez chercher votre classe.

    Non Monsieur PATY, vos collègues ne vous ont pas lâchement abandonné, ils ont été là, hier, à vos côtés. Ils sont là, aujourd’hui, aux côtés de votre famille.

    Alors le 16 octobre…

    Les cours, le déjeuner dans la salle des profs, la partie de ping-pong avec un professeur, le mot gentil pour un autre professeur, les cours de l’après-midi, et puis la sonnerie, enfin ! le salut à Charlie et le « bonnes vacances ! » à la gardienne. On sait aujourd’hui que chacun de ces moments était « le dernier » pour Samuel. Avec Samuel.

    Après, le drame, après l’horreur, les pleurs, les cris, la douleur, la consternation, comme nous tous en France, les collègues de Samuel l’ont vécu. Ils l’ont vécu comme nous, mais un peu plus, beaucoup plus encore.

    Le lendemain, ceux qui n’étaient pas encore partis, ont tout annulé pour retourner au collège avec ceux qui n’avaient pas prévu de partir. Stress…Tristesse…

    Les barrières de sécurité, deux, trois, qu’il faut passer en montrant ses papiers.

    Les caméras, les micros qui se tendent qui se projettent vers vous.

    L’entrée du collège jonché de fleurs comme dans un cimetière à la Toussaint. On y était.

     

    Et puis la rentrée : pour le rectorat, il fallait que les classes reprennent dès le lundi. Au plus vite ! Allez ! maths, français, gym, histoire-géo… comme s’il n’était rien arrivé à Samuel PATY.

    Ils ont arraché ce lundi, de haute lutte, il a fallu qu’ils se battent pour ça. Ils l’ont arraché pour pouvoir se préparer pour accueillir les élèves.

    Quid de leur souffrance ? Quid de leur choc ? quid de leur sidération ? Non, il fallait qu’ils accueillent les élèves :

    « Vous êtes des piliers pour eux », leur a -t-on dit. On compte sur vous. En clair débrouillez-vous !

    Alors, haut les cœurs ! ils ont accueilli les élèves avec leurs costumes de profs en façade… mais en miettes à l’intérieur…

    Et là, comme du mazout, la nappe visqueuse de l’attentat a continué à se répandre lentement sur ces profs, dans le collège.

    Deux par classe, toute la journée du mardi, ils ont effectivement « accueilli » les élèves. Tous les élèves.

    Ceux bouleversés comme eux, la masse, évidemment, traumatisée encore à ce jour et toujours psychologiquement suivi.

    Mais aussi ceux qui étaient encore persuadés, et ils l’ont été longtemps, que l’élève avait dit la vérité et que « ça ne se fait pas de blasphémer ».

    Ceux qui avaient jeté des regards haineux et murmurés des insultes au passage de Samuel dans la cour de récré.

    Ceux dont les parents, sur leurs dires, avaient appelé le collège pour se plaindre du cours de M. Paty.

    Ceux qui continuaient à consulter … « en loucedé », passez-moi l’expression, et à s’envoyer la photo de Samuel PATY mutilé, publiée par le terroriste après son crime.

    Les trois quarts l’avaient vue cette photo et un élève, dans la classe des professeurs s’est encore esclaffé en en parlant, disant qu’elle ne l’avait pas choquée.

    Un professeur, pour susciter la discussion dans une de ses classes, en 5ème, a proposé à chacun de prendre une demi-feuille et d’écrire quelque chose, qu’il voudrait dire sur le drame qui venait de se produire.

    Elle a dit qu’elle ramasserait les feuilles. Pour les lire, une à une à haute voix. Pour faire réagir…

    Sur une de ces feuilles, un élève a écrit :

    RIP LE TERRORISTE – REST IN PEACE – REPOSE EN PAIX LE TERRORISTE. Voilà ce qu’un élève de 6ème a écrit.

    Et même, ce matin-là, ils ont accueilli, mais ça, ils ne le savaient pas encore, ils ont accueilli, comme les autres, avec toute leur compassion, avec le maximum de délicatesse possible, prenant sur eux comme je l’ai dit, ceux qui avaient passé l’après-midi avec le terroriste et ceux qui étaient restés jusqu’à la fin des cours, pour attendre Samuel, leur professeur, pour le montrer du doigt.

    Ça, les professeurs, ne le savaient pas à la rentrée. Ne le savaient pas à ce moment-là. Pratiquement tous les élèves du collège savaient le rôle joué par certains d’entre eux mais EUX ne le savaient pas. C’est au fur et à mesure que les jours s’écoulaient durant ces semaines de novembre, qu’ils ont réalisé… que deux élèves n’avaient pas repris les cours… que certains disparaissaient et revenaient… ou ne revenaient plus… Garde à vue…

    Et, là, ils ont compris, ces profs, le rôle qu’avaient joué certains de leurs élèves dans cet enchainement maléfique. Ils avaient tout simplement désigné Samuel à son assassin…

    Cinq d’entre eux, ont été jugé, mais ils étaient plus nombreux au début, qui ont croisé le terroriste, qui ont refusé son deal, son argent, mais qui n’ont pas prévenu pour autant, qui sont juste rentrés chez eux ou qui ont trainé aux alentours sans prévenir quiconque de ce qui se tramait. Ne sait-on jamais… Y’aurait peut-être quelque chose à voir !

    Il a été jugé qu’aucun de ces cinq ne savait ce qu’il comptait faire. Qu’ils n’avaient pas vu le couteau dans son sac. Mais ce qui est sûr, c’est qu’ils comptaient bien assister au spectacle, à celui de leur professeur qu’ils avaient eu quelques heures avant ou l’année précédente ou encore en soutien, se faire humilier, cracher dessus, frapper.

    Vous imaginez le choc ? Vous imaginez la claque, pour ces professeurs ?

    Vous imaginez, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs de la Cour ?

    Ces élèves, ceux de Samuel mais aussi les leurs, auxquels ils se dévouaient, auxquels ils accordaient toute leur attention, qui étaient si mignons en classe, qui ne bronchaient pas, toujours volontaires pour distribuer des feuilles, qu’on soutenait dans les matières en difficulté pour qu’ils réussissent… ils avaient montré du doigt Samuel PATY. N’importe lequel d’entre-eux, aurait pu être à sa place…

    Comment faire cours après ça ? Retourner en classe ? les voir assis devant vous, si mignons encore, toujours aussi volontaires, leur faire cours ?

    Plus largement, comment continuer à exercer ce métier que tous ont choisi par vocation, après ça ?

    Comme vous le savez, un professeur préparait l’agrégation d’histoire… Ce n’est pas rien, une agrégation. Ce sont des années d’investissement. Il est aujourd’hui directeur du marketing d’une petite société… Il n’a pas pu terminer l’année scolaire… Il n’a pas pu supporter d’entendre avant la fin même du 1er trimestre de cette horrible année scolaire, un élève de 6ème, hurlait sur un autre, dans la cour du collège du Bois d’Aulne, qu’il allait lui faire « une samuelpaty ».

    D’autres collègues, s’ils n’ont pas quitté l’enseignement secondaire, ont quitté ce collège, cette ville, cette académie, comme un professeur. L’Éducation nationale leur avait promis de leur facilité leur démarche pour de nouvelles affectations… Mais rien ne leur a été épargné.

    D’autres se sont mis et sont encore en disponibilité, qui ne peuvent reprendre et qui trainent encore leur souffrance en fardeau.

    Et puis il y a ceux qui ont repris… vaille que vaille…

    Les professeurs, je ne voudrais mais je ne peux pas tous les citer, mais ils sont là…

    Ça ne se voit pas, mais ce sont des grands brulés. Comme toutes les victimes d’attentats, directes indirectes, par ricochet, comme on voudra, parce que ce sont des notions qui n’existent pas en psychiatrie. Tous les experts qui se sont succédé à cette barre de procès en procès, vous l’ont dit, vous les avez entendus : dès lors qu’on a vu la mort, qu’on en a connu la sensation directe, pas fantasmée, pas celle qui arrivera pour tous un jour, mais celle tout de suite, devant soi, on en est irradié et c’est avec cette sensation de la mort imminente qu’il faut vivre désormais.

    Pour autant, au collège, rien n’a jamais été prévu pour eux. Rien, depuis le début, comme je vous l’ai dit et rien jusqu’à présent.

    Vous savez… un professeur me l’a redit hier encore … heureusement qu’il y avait l’AfVT. Oui… heureusement qu’il y avait l’AfVT.

    Elle me l’a encore redit hier. C’est Madame ANGLADE, cofondatrice et membre du Conseil d’administration de l’AfVT, que vous avez entendue à cette barre, le 22 novembre dernier, qui a pris l’initiative d’appeler la proviseure pour proposer son aide aux profs. Prof elle-même, victime d’un attentat elle-même, elle savait… Et elle a monté un programme d’écoute, des profs, des élèves, d’échanges, de rencontres avec d’autres victimes. Ce programme d’actions éducatives qu’elle décline désormais à longueur d’année dans toutes les académies de France, Chantal Anglade l’a mis en place, dès la fin novembre au Collège du Bois d’Aulne et jusqu’à l’an dernier elle s’y est rendue quatre fois par an à la rencontre des professeurs et des élèves, avec d’autres victimes d’attentat, pour qu’ils se parlent pour qu’ils échangent sur le terrorisme, eux qui ont vécu cet attentat. Pour que ça sorte…

    Et c’est encore à l’initiative des profs, dans le sillage de Madame Anglade et de l’AfVT que s’est mis en place au collège du Bois d’Aulne, un groupe de parole, autour d’une psychologue qui réunit les professeurs volontaires, une fois par mois, encore aujourd’hui.

    Enfin, la présence de ces professeurs du collège de Samuel PATY, à ce procès, est aussi pour tous les professeurs de France, pour tout le personnel enseignant. C’est aussi pour eux qu’ils sont venus, qu’ils sont là. Ils les représentent aujourd’hui et ils savent à leurs côtés, sans jamais désemparer, depuis l’assassinat de leur collègue.

    Ils sont 45 000 professeurs d’histoire-géographie en France -si j’ai bien noté-a décompté la présidente de l’association des professeurs d’histoire- géographie à cette barre.

    • « 45 000 mais aujourd’hui, on a du mal à recruter des professeurs d’histoire », a-t-elle ajouté.
    • « Tous ont été fortement choqué par l’assassinat de Samuel PATY. C’est un deuil qui ne passe pas depuis quatre ans». « Ils ont été sidérés » a-t-elle dit.

    Et cette sidération s’est aggravée avec l’assassinat de Dominique BERNARD, ce professeur de français, assassiné parce que professeur, presque trois ans jour pour jour, le 13 octobre 2023, au sein même de son établissement, le Groupe Scolaire Gambetta-Carnot-tout un symbole, rien qu’en ces noms, des valeurs républicaines, qu’incarne, qu’a pour mission de transmettre, le corps enseignant.

    Ils étaient là, eux aussi, à votre audience, les proches et les collègues de Dominique BERNARD, ensemble, le jour où sont venus déposer à votre barre, la maman de Samuel, ses sœurs, la maman du fils de Samuel PATY. Pour leur dire toute leur sympathie, pour être à leurs côtés, aux côtés des professeurs du Collège Samuel PATY, aujourd’hui, avec lesquels, ils ont désormais tissé des liens étroits. De victimes à victimes.

    Alors l’école !… Pour conclure… je ne vais pas être long. Vous avez entendu mes confrères, hier et ce matin avant moi. Vous les entendrez encore, après moi, je leur laisse la parole, vous dire sa mission, sa vocation, la transmission de nos valeurs, républicaines, la laïcité, la liberté, la liberté d’expression.

    • « Bravo l’enseignant !» a lancé par trois fois, mon confrère Benoit CHABERT hier soir,
    • « Bravo pour ces enseignants qui parfois se lèvent en ayant peur», a-t-il.

    J’ai envie d’ajouter :

    « Qui parfois se demandent s’ils ne devront bientôt pas faire cours avec un gilet pare-balles » …

    Hier, aussi, j’ai eu les larmes yeux, lorsque ma consœur Sabrina GOLDMAN a prononcé ce vers :

    « Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place… »

    J’ai eu les larmes aux yeux, bien sûr, parce que le Chant des Partisans, c’est l’hymne de la Résistance…

    Et, puis je me suis dit : on en est là ?

    SI TU TOMBES – SORT DE L’OMBRE – LA RESISTANCE ?

    On est là pour parler de l’école et du métier d’enseigner ?

    C’est vertigineux. Et c’est inacceptable.

    Alors, à côté de l’école, qui transmet, pilier de notre société, vous êtes, l’autre pilier. Celui qui dit le droit. Celui qui le fait appliquer. Celui qui pose des limites. Et ce que nous attendons, pour l’école, pour sa protection, c’est un message clair, c’est un message de fermeté.  On ne touche pas à l’école. On ne touche pas à nos profs.

    Il y a eu Samuel PATY, il y a eu Dominique BERNARD. Il ne doit pas y en avoir trois.

     

  • Plaidoirie de Maître Antoine CASUBOLO FERRO au procès des mineurs impliqués dans l’assassinat de Samuel Paty

    Madame la Présidente, mesdames les juges,

     

    Ce procès, ils l’attendaient depuis plus de trois ans.

     

    Les professeurs que j’ai eus l’honneur d’assister et de représenter aux côtés de ma consœur Maître Pascale Edwige, vous l’ont dit lorsqu’ils sont venus à la barre : ce procès, ils l’attendaient depuis plus de trois ans pour connaître la vérité, pour savoir pourquoi et comment leurs anciens élèves ont pu, le 16 octobre 2020, s’engager dans une terrible rencontre, accepter de l’argent de la part d’un homme qu’ils ne connaissaient pas et désigner leur professeur, qui leur enseignait avec passion, rigueur, générosité. Ils l’attendaient, comme tous, pour comprendre…

    Au premier jour de ce procès aussi, je me dois de vous dire que la discussion sur la recevabilité de leur constitution de partie civile a été, pour le moins, difficilement vécue par les professeurs.

    Votre décision, Madame la Présidente, Mesdames, de renvoyer au fond a néanmoins été un soulagement pour eux. Même s’ils acceptaient d’être renvoyés au fond, voire comme certains l’ont compris, au fond de la salle où s’assoient souvent les élèves qui n’ont pas l’intention de suivre le cours, cela a été pour eux un immense soulagement. Ils voulaient entendre surtout, écouter les uns les autres, pour rassembler les pièces de l’engrenage maléfique qui a coûté la vie à Samuel Paty.

    Et puis, il faut bien l’admettre, qu’ils soient là, qu’ils aient pu assister au débat, nous a parfois été utile pour comprendre l’enchaînement des faits, quand vous les avez fait venir à la barre, Madame la Présidente, afin qu’ils précisent tel ou tel point dans le déroulé de ces dix jours terribles, parti du mensonge de l’une, devenu rumeur virale près de dix jours, pour aboutir à l’assassinat de leur collègue.

    Ces dix jours de rumeurs ont été au cœur de cette audience. La rumeur, cette bête immonde, cette pieuvre qui a accaparé le cerveau d’un élève, nous avons pu la disséquer durant ce procès. Mais il faut bien le dire, leur accueil pour le moins glacial sur le banc des parties civiles, est aussi la résultante d’une autre rumeur dont ils ont été, dont ils sont les victimes, directes pour le coup. Ce n’est pas le lieu d’en parler plus ici. Mais ce procès a été, pour eux et pour la première fois, l’occasion d’y répondre, en partie, suffisamment, espèrent-ils pour la stopper. Ils ont l’espoir, et c’est ce qui compte le plus pour eux, d’avoir été entendus par la famille de Samuel Paty.

    Pour eux, les collègues de Samuel, c’était important qu’ils disent à sa famille qu’ils s’étaient tous inquiétés pour lui, que l’un s’était rendu chez lui, que l’autre l’avait attendu, certains soirs pour le raccompagner. Hélas pas le 16 octobre, et la culpabilité est immense. Qu’ils avaient pleuré pour lui, qu’ils pleuraient toujours pour lui et qu’ils ne l’oublieront jamais. Qu’au collège, ils font vivre tous les jours sa mémoire et que, bien sûr, le Collège du Bois d’Aulne s’appellera un jour, bientôt, Collège Samuel Paty. Ils le souhaitent. De tout cœur. Ce n’était qu’une question de temps. Parce qu’il y a un temps pour tout.  Je crois qu’ils ont été compris.

    La souffrance d’avoir perdu leur collègue, sauvagement assassiné, vous l’avez ressentie, palpée à cette barre, comme au fond de cette salle.

    Les cauchemars, la peur, l’angoisse, la fin d’une carrière, les changements de vie… Pour autant, quel que soit leur traumatisme, il n’est pas et ne sera jamais à la hauteur de celui de la famille de Samuel Paty. Ça, ils ne l’ont jamais prétendu. C’est évident ! Tellement évident, qu’il est presque incongru d’avoir à le rappeler ici. Mais comment imaginer qu’ils auraient pu faire cours, durant cette audience, comme si rien n’était arrivé à leur collègue, comme si rien n’avait existé ? Comme si Samuel Paty n’avait été personne pour eux. Ils se devaient, ils lui devaient, d’être aux côtés de sa famille, avec eux, en ces jours si douloureux se tenir au plus près d’eux, en leur témoignant toute leur sympathie.

    Eux aussi tenaient à la sérénité des débats et en aucun cas n’auraient voulu que soit perturbée l’audience, que soit retenue la parole des élèves à la barre. Si elle l’a été, personne ne peut dire, il nous semble, qu’elle le fut du fait de leur présence. Ils ont su se faire oublier… au fond !

    Écouter les prévenus, comme pour tous, c’était important pour eux. Ils avaient aussi besoin d’être ici pour renouer la confiance avec les élèves en général, si possible, se réconcilier avec eux, ceux-là comme ceux qu’ils retrouveront en classe lundi matin et dans les jours qui suivront, pour continuer d’être professeurs et reprendre le cours de leur vie.

    En effet, ce drame qui a coûté la vie à leur collègue a fortement impacté leur enseignement, leur souhait d’enseigner, outre leur vie personnelle.

    Connaître la vérité, même avec toute sa violence, était, est essentiel pour eux. Ces élèves, ils avaient de l’affection pour eux, ils avaient confiance en eux, ils leur enseignaient avec humanité et générosité, tout comme le faisait leur collègue, Samuel Paty.

    Alors au terme de ce procès, des réponses, ils en ont eu, oui. Mais si peu pour leur redonner de l’espoir. Combien ont été douloureux, pour eux, comme pour tous, les « je ne sais plus, je ne sais pas, je ne me souviens plus, j’ai oublié » et les silences aux questions posées… qui laissent supposer, qu’au-delà des regrets, des remords, qu’ils ont exprimés, des excuses qu’ils ont présentées, il restait encore un long chemin à parcourir pour qu’ils soient tangibles, pour qu’ils soient, tous, vraiment crus.

    Alors des réponses, oui, mais comment comprendre ? Que pour quelques billets de 10 €, même en liasse, même si on n’en avait jamais vu autant, on puisse cesser de réfléchir, être obnubilé, s’ensauvager au point de donner en pâture, l’homme qui vous a fait cours quelques heures avant ?   Ce procès, hélas, n’a pas permis de le comprendre.

    Madame la Présidente, mesdames les juges, quand vous rendrez votre décision, contre les prévenus, vous déclarez également recevables les constitutions de partie civile des professeurs.

    En droit, comme nous l’avons soutenu dans nos conclusions, transmises à l’ouverture de cette audience, leur recevabilité se fonde essentiellement sur la connexité entre les délits pour lesquels ces prévenus ont été renvoyés devant votre juridiction du fait de leur minorité, avec les autres infractions de nature terroriste pour lesquelles sont renvoyés les majeurs également impliqués dans ce drame, devant la Cour d’assises spécialement composée. Cette connexité, l’audience en a fait la démonstration.

    Avec la dénonciation calomnieuse, reprise par les réseaux sociaux, repostée par des centaines d’internautes, vous direz les professeurs du collège du Bois d’Aulne, victimes par ricochet du mensonge dont a été cruellement victime Samuel Paty. Cette cruauté, les mots manquent pour la définir, tant l’enfance, généralement, évoque l’innocence.

    Mais aussi, vous direz que les professeurs du Collège du Bois d’Aulne, soumis à des menaces de représailles depuis le 10 octobre 2020, soit toute la semaine qui a précédé l’assassinat de leur collègue, ont été directement victimes de ces menaces, comme ils ont été directement victimes du choc émotionnel consécutif, d’abord à cet assassinat, ensuite d’apprendre que certains de leurs élèves avaient constitué l’association de malfaiteurs qui avait conduit à la désignation de Samuel Paty, puis à son assassinat.

    Tous les plaignants que nous représentons, ont subi directement ce choc émotionnel qui a entrainé de graves blessures psychologiques et psychiques.

    Pour la réparation de ces préjudices, subis par les professeurs, collègues de Samuel Paty, du fait même de cette connexité, nous vous demandons le renvoi devant la Juridiction d’Indemnisation des Victimes d’Actes de Terrorisme (JIVAT), ayant compétence pour statuer sur la réparation des préjudices résultant de l’ensemble des crimes et délits ayant contribué à l’assassinat de Samuel Paty. Ses collègues n’ont pas d’autres demandes, si ce n’est de retrouver l’espoir en ces élèves qui ont si gravement failli.

     

     

    JANVIER 2015

    Plaidoirie de Maître JOSSERAND SCHMIDT aux côtés de Maître Dan HAZAN au procès des attentats de janvier 2015

    Le temps est venu pour les victimes de prendre la parole une dernière fois. Procès pour l’histoire, dit-on, histoire judiciaire qui, dans 50 ans, sera la réponse au terrorisme du début du siècle, histoire de vies brisées, niées, histoire d’un terrorisme qui massacre au nom d’un Islam radical que notre pays subit depuis de nombreuses années et dont on n’entrevoit toujours pas le début de la fin.

    Les attentats ont été revendiqués par l’État islamique et Al-Qaïda, revendiqués au nom de l’idéologie islamiste radicale, celle qui impose la supériorité du religieux au politique, la soumission plutôt que la liberté. La liberté fondamentale est devenue mécréante. La simple réapparition de ces mots est une stupéfaction quotidienne. La terreur veut nous faire plier. Nous devrions faire machine arrière et mettre à bas toutes les considérations humanistes depuis les Lumières. Il faudra renoncer au long contrat établi entre la religion et la vie de l’État, séparation douloureuse, mais aujourd’hui chérie de tous. Le terrorisme islamiste nous intime d’y renoncer sous la terreur et dans le sang.